CCXXVIe DÉPESCHE
—du xxviie jour de décembre 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Pigon.)
Conférence de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh sur les affaires d'Écosse.—Desir des Anglois de conclure avec la France le traité de l'alliance.—Leur froideur à l'égard de l'Espagne.—Opinion de l'ambassadeur sur la conclusion que doivent avoir les affaires d'Écosse.—Utilité d'un traité de commerce avec l'Angleterre.—Nouvelle donnée par Walsingham d'une sédition survenue à Paris.—Vives instances pour que le roi écrive à la reine d'Angleterre en faveur du duc de Norfolk.
Au Roy.
Sire, j'ay esté, de rechef, convyé, le dimenche devant Noël, au festin que le comte de Hontingthon a faict des nopces de sa sœur avec le filz du comte d'Ochestre, où la Royne d'Angleterre, et les seigneurs, et dames de sa court qui s'y sont trouvées en grand nombre, m'ont continué les mesmes démonstrations de bonne affection qu'ilz disent porter à Vostre Majesté et à toute la France. Et m'estant, l'après dinée, retiré avec le comte de Lestre et milord de Burgley en une chambre à part, pour leur compter les mesmes choses, que j'avois naguières dictes à la Royne, leur Mestresse; et, après que je leur ay heu particullarisé les responces que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur aviez faictes, pleynes de toute bienveillance envers leur Mestresse, sur les honnestes propos d'amytié qu'elle vous avoit faict tenir par le Sr de Quillegrey; je leur ay dict que, pour monstrer comme vous cheminiez desjà vers elle sellon ceste bonne intelligence, vous aviez trouvé bon, Sire, de luy faire communiquer par moy ce qui estoit advenu de don Francès d'Alava, ce que le Sr de Mondoucet vous avoit mandé de Flandres, et ce que vous jugiez des entreprinses du Roy d'Espaigne en la mer de deçà; qui ont esté propos qu'ilz ont merveilleusement gousté, et les ont fort bien receuz. Et, à la suyte d'iceulx, je leur ay touché ceulx d'Escoce, sans toutefoys les leur guières presser ny les laysser aussi trop lasches, mais que, (de tant que ces affaires là avoient tant de malheur que, quant vous en faisiez parler à leur Mestresse, elle estimoit que vous offanciez son amytié, et Vous, d'aultre costé, Sire, jugiez qu'elle mesprisoit la vostre, quant elle s'en entremettoit trop avant sans vous en parler), je les adjurois bien fort qu'ilz ne les vollussent plus laysser en ce suspens; et leur ay desduict, par chefs, toutz les dicts affaires comme pour entendre d'eulx en quelle façon j'aurois à vous en escripre, tendant principallement à les divertyr d'envoyer gens contre ceulx de Lillebourg, et leur faire comprendre que vous ne pourriez avec honneur intervenir en nul tretté, où l'on capitulât de priver la Royne d'Escoce de sa couronne pour y establyr son filz, ny de ruyner l'ung des partys; qui entendiez les conserver toutz deux.
Sur lesquelz chefz, quant au premier, qui estoit des choses qu'on imputoit à la Royne d'Escoce, ilz m'ont faict ung long discours de la deffiance qu'elle s'estoit donnée de Voz Majestez Très Chrestiennes, de la jalouzie qu'elle avoit prinse du propos de Monsieur, des pratiques qu'elle avoit menées avec le Roy d'Espaigne et avec le duc d'Alve par le moyen de Ridolphi, des rébellions qu'elle avoit suscitées en ce royaulme, et comme elles eussent esté indubitablement exécutées en aoust dernier, si le dict Roy d'Espaigne n'eust esté empesché du costé du Levant; et m'ont offert de me monstrer le tout par lettres; et que Me Smith avoit charge de le vériffier bien amplement à Vostre Majesté.
Quant au segond, des moyens qui se pourroient trouver pour paciffier l'Escoce, encores que la difficulté y parust grande, parce que vous vouliez soubstenir l'authorité de la Royne d'Escoce, et eulx la vouloient du tout opugner, que vous favorisiez ceulx de son party, et eulx le party contraire;—Et aussi quant au troisiesme chef, qui estoit de la négociation que vous aviez entendu, Sire, que milord d'Housdon avoit menée avec les Escouçoys, où il n'avoit vollu qu'il fût faicte aulcune mention de vous ny de la France, ny que rien en vînt à la cognoissance de vostre agent par dellà, et qu'il avoit menassé de mener une armée devant Lillebourg pour forcer la ville et le chasteau, si ceulx de dedans ne se soubzmettoient au comte de Mar, qu'il avoit dict qu'il vouloit avoir les chasteaulx de Lillebourg et de Dombertrand entre ses mains, qu'il avoit tretté de livrer l'évesque de Roz au dict de Mar en eschange du duc de Northumberland, qui estoient trêtz, que vous trouviez bien esloignez de l'intelligence que leur Mestresse monstroit de vouloir faire avecques vous, et qui vous faisoient desirer de sçavoir résolument si elle entendoit de procéder ainsy, sans vous et par la force, en cest endroict;—Ilz m'ont respondu que la Royne, leur Mestresse, avoit donné charge à Mr Smith de proposer à Vostre Majesté l'accommodement des choses d'Escoce en une si bonne façon, que vous cognoistriez qu'elle n'y cerchoit rien qui fût contre vostre réputation ny contre l'honneur et l'alliance de vostre couronne, car les trettez ne vous obligeoient à nulle certaine personne du pays, ains à l'estat, et à l'ordre et authorité, qui pour le temps s'y trouveroit; et que leur Mestresse estoit après à tretter avec les deux partys, et trouvoit, pour ceste heure, que ceulx de Lillebourg estoient plus raysonnables que les aultres, mais nulz desirans la restitution de leur Royne, ce qui estoit aussi universellement contradict par toutz les Estatz d'Angleterre, par ainsy qu'elle espéroit, s'ilz se réunissoient toutz à l'obéyssance du jeune Roy, comme ilz en estoient bien prêts, que vous ne reffuseriez, Sire, de les continuer en vostre alliance, ainsy qu'elle vouloit de bon cueur qu'ilz y persévérassent aussi de leur costé, et qu'il se fît une bonne confédération entre les trois royaulmes;—Que milord d'Housdon avoit bien menacé de forcer ceulx de Lillebourg, s'ilz empeschoient la paix du pays, mais que, de vouloir avoir les deux chasteaux en ses mains, ce n'estoit le desir de leur Mestresse, ains de les laysser aux Escouçoys, bien que, possible, à d'aultres que ceulx qui les tiennent, et mesmes de leur randre Humes aussitost qu'ilz seront d'accord; qu'elle n'avoit encores faict rien entreprendre par la force à milord d'Housdon, et que la grande asseurance, que j'avois donnée à la dicte Dame de vostre amytié, avoit esté et seroit cause dont elle ne précipiteroit rien par les armes en cest endroict:
Quant au chef des deux mil escuz, qu'ilz me vouloient asseurer que le duc de Norfolc et l'évesque de Roz, et le secrétaire, à qui je les avois baillez, avoient confessé qu'ilz estoient de la Royne d'Escoce, et qu'à cest effect ilz m'en feroient veoir leur déposition, dont si, puys après, Vostre Majesté persistoit qu'ilz me fussent randuz, qu'on adviseroit de vous en contanter. Et seroit trop long, Sire, à vous desduyre icy les répliques qui ont esté, de leur part et de la mienne, usées sur les susdicts propos, lesquelz, pour aulcuns respectz, je les leur ay bien volluz terminer par une très grande espérance, que je leur ay donné, qu'ilz pourront conclurre une bien ferme confédération avec Vostre Majesté.
De quoy est advenu, Sire, que, le jour ensuyvant, ilz se sont tenuz bien fermes et voyre si estroictz sur les accordz des Pays Bas que les Srs de Suevenguem et Fiesque ne sçavent où ilz en sont, et sont prestz de laysser les choses bien descousues, et qu'on m'a desjà parlé de transporter le traffic de ce royaulme, qui estoit en Envers, en quelque ville de vostre obéyssance, et qu'on escripra à Mr Smith de le proposer; et pareillement qu'on a pressé l'ambassadeur d'Espaigne de partyr de Londres, la veille de Noël, et de vuyder le royaulme dedans dix jours.