Laquelle m'a respondu, quant au premier, qu'elle se réputoit fort heureuse que son règne se raportât en temps qu'elle peust contracter alliance et intelligence avec ung roy si vertueulz, si entier et si généreux, comme est Vostre Majesté, adjouxtant, par parolles fort expresses et confirmées par sèrement, que vous estiez aujourduy prince de ce monde, de qui elle prisoit et desiroit plus l'amytié, et à qui elle en vouloit plus randre; et, quand à dom Francès, qu'elle sçavoit qu'il vous avoit esté très pernicieulx ministre, l'espace de huict ans, et qu'il estoit malaysé que ne vous en fussiez aperceu, dont vostre bonté estoit de tant plus grande que vous l'aviez longuement souffert; et qu'enfin elle, de sa part, s'estoit résolue de renvoyer l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, pour semblables mauvais offices, qu'elle avoit vériffiez contre luy, d'avoir sollicité les mal contantz, et encores plusieurs des bien contantz de ce royaulme, à rébellion, de quoy elle s'estoit pleinte au Roy d'Espaigne par diverses foys; et mesmes l'avoit envoyé prier, par ung gentilhomme exprès, qu'il le vollust retirer, et que, s'il en vouloit envoyer ung aultre, paysible, et qui n'excédât poinct sa charge, qu'elle le recepvroit de bon cueur, et en envoyeroit encores ung résider prez de luy, s'il le vouloit de mesmes bien tretter, et qu'elle estoit encores en ceste vollonté; que ce luy estoit grand plésir que vostre agent de Flandres vous eust faict veoir que, non sans cause, elle avoit prins souspeçon des entreprinses de dellà, et qu'elle espéroit bien que Dieu, qui luy avoit baillé le moyen de descouvrir les secrectes, luy donroit le loysir de remédier à celles qu'on vouldroit entreprendre ouvertement, premier qu'on fût prest de les exécuter. Et puys, tout bas, m'a adjouxté qu'elle avoit toutjour faict conscience de troubler les estatz de ses voysins, mais puysque le Roy d'Espaigne travailloit beaucoup à soublever et altérer le sien, ainsy qu'elle en avoit la vériffication en sa main par ses propres lettres, et par plusieurs de celles de ses ministres, qui ont esté surprinses, et encores par des marques et enseignes de ses bagues, qui debvoient servyr à conduyre l'entreprinse, qu'elle ne se tenoit plus obligée aulx respectz qu'elle luy avoit toutjours gardé jusques icy vers ses Pays Bas, et qu'elle en lairroyt courir la fortune.
Au regard des choses d'Escoce, elle a donné des interprétations assés coulorées à la négociation de milord d'Housdon, parce que je l'ay asseurée que Vostre Majesté, l'ayant sceue par la voye de la mer, y avoit trouvé des trêtz, qui vous sembloient bien esloignez de la bonne intelligence qui se recerche entre vous. Dont, (après ung long discours de l'ingratitude qu'elle reproche à la Royne d'Escoce, qui sans elle estoit venue à tel désespoir de ses affaires que vollontairement elle desiroit renoncer à sa couronne en faveur de son filz, de quoy elle se repentoit bien de l'en avoir engardée), m'a remiz d'en conférer avec ceulx de son conseil, m'asseurant qu'elle ne cerchoit rien en cest endroict qui fût à l'intérest de vostre couronne. Et n'y a heu nul de ces propos, qu'elle m'a dict à part, ny de ceulx qu'elle a parlé hault, ny aulcune sienne démonstration, que tout n'ayt tendu à monstrer une bonne inclination vers Vostre Majesté.
L'ambassadeur d'Espaigne a obtenu d'elle de pouvoir advertyr le duc d'Alve de son congé, premier que d'estre contrainct de sortyr de ce royaulme, mais cependant l'on luy a commiz ung gentilhomme à sa garde. Ceulx cy ont quelque adviz que le duc de Medina Cœli est embarqué avec six mil hommes, et jugent que le Roy d'Espaigne, soubz colleur de la conduicte de ce gouverneur qu'il envoye en Flandres, vient fornyr le pays de plus grand nombre d'Espaignolz, craignant y avoir la guerre, ou bien que c'est pour faire quelque descente en Escoce ou en Yrlande; dont se parle de getter de grandz navyres en mer, lesquelz je crains qu'aillent, puys après, au dommaige de l'Escoce. Sur ce, etc.
Ce xxiie jour de décembre 1571.
Par postille à la lettre précédente.
Le comte de Mongomery, vollant passer à Dieppe, a esté rejetté deçà par tormante avec grand dangier. J'ai adviz, touchant sa négociation avec la Royne d'Angleterre, qu'il luy a dict que monsieur l'Admyral avoit faict tout ce qu'il avoit peu pour vous persuader la guerre contre le Roy d'Espaigne, mais ne vous y avoit peu encores admener, toutesfoys n'en estoit hors d'espérance; qu'elle avoit soigneusement adverty le dict Mongomery estre expédiant, pour la seurté de ceulx de la religion, de ne se dessaysir de la Rochelle et aultres places qu'ilz tiennent; que, despuys qu'il est party, il a esté faict ung département de deniers dans la Tour, et ont esté miz à part cent mil escuz, lesquelz le trézorier a dict estre pour France, et juge l'on que c'est plus pour accommoder ceulx de la religion que pour nul aultre effect.
A la Royne.
Madame, il a esté faict, ceste sepmaine, quatre nopces en ceste court, dont celles de la seur du comte de Hontingthon avec le filz du comte d'Ocester, et de la fille aynée de milord Chamberland avec milord Dudeley, ont esté conduictes pour l'accommodement d'aulcuns seigneurs qui estoient ung peu broillez ez affaires du duc de Norfolc, et croy que ce a esté pour s'asseurer d'eulx. Les aultres de la fille de milord Burgley avec le comte d'Oxfort, et d'une jeune et riche veufve avec milord Paget, encores qu'elles ayent esté célébrées avec tout plésir et contantement, il s'y est veu néantmoins de la parciallité de court. Et, ayant esté convyé au festin de celles du dict comte d'Oxfort, la Royne d'Angleterre m'a bien vollu dire que, de tant de mariages à la foys, ung chacun luy présageoit le sien debvoir estre bientost, et qu'il ne tenoit au Sr de Quillegrey qu'elle n'en demeurast en fort grande persuasion et en une fort bonne espérance; et a continué plusieurs honnestes et modestes propos de ce faict, lesquelz j'ay suyviz de semblables, rejettant la cause des difficultez sur les trop escrupuleux, qui se trouveroient ung jour grandement coulpables, envers Dieu et les hommes, d'avoir empesché ce grand et ce tant desiré bien à la meilleure part de la Chrestienté. Le comte de Lestre m'en a parlé en termes qui monstrent avoir quelque opinion que Monsieur en soit dégousté, ce que je luy ay asseuré ne sçavoir, et n'en avoir rien entendu; et, toutz deux, nous sommes résoluz de ce que le pis ne pouvoit estre que très bon: scavoir est, une très ferme amytié et bonne intelligence entre Voz Majestez et ces deux royaulmes.
Je n'ay, à la vérité, touché, en tout le jour du festin, ung seul mot d'affaires à la dicte Dame, mais, le jour de l'audience, je ne luy ay obmiz ung seul poinct du contenu ez deux lettres de Voz Majestez, du dernier du passé, et premier d'estuy cy, et mesmement du faict de la Royne d'Escoce et des Escouçoys; en quoy je l'ay trouvée bien peu modérée de l'affection et animosité qu'elle y a toutjour procédé, ce qui me rend assés suspecte toute la négociation qu'elle a envoyé faire en France; et me vient on encores de dire que, sur les nouvelles qu'elle a heu de quelque combat qui est advenu entre ceulx de Lillebourg et du Petit Lith, duquel je ne sçay encores les particularitez, elle dépeschera demain le mareschal Drury en Escoce, avec une commission fort rigoureuse contre ceulx du bon party. Au regard de vériffier icy, avecques moy, les choses qu'on impose à la Royne d'Escoce, je crains, Madame, que la Royne d'Angleterre penseroit avoir si grandement justiffié par là tout ce qu'elle propose de faire contre ceste pouvre princesse et contre son estat, qu'elle passeroit oultre à ce qui peut en cella mesmes toucher la réputation et grandeur de vostre couronne; et si le Roy y vouloit, puys après, contradire de parolle, ou s'y opposer d'effect, qu'elle estimeroit avoir grande occasion de se pleindre de luy; et quant aulx moyens, qui se pourroient trouver pour vous accommoder avec elle sur les présens troubles et différands des Escouçoys, j'en ay mandé quelque adviz par le Sr de Sabran; et, après que j'auray conféré avec les seigneurs de ce conseil, je vous pourray de ces deux faitz ensemble escripre plus au long. Et adjouxteray icy, Madame, qu'il a esté résolu de mettre en jugement le duc de Norfolc, le segond jour du prochain terme de janvier, et que le comte de Cherosbery sera mandé pour présider en la cause, avec les douze pairs, et que, pendant qu'il sera icy, sir Raf Sadeller yra en la mayson du dict comte estre gardien de la Royne d'Escoce; de quoy elle se donra beaucoup de peur, et je fays tout ce que je puys pour l'empescher. Sur ce, etc.
Ce xxiie jour de décembre 1571.