De Londres ce xvıȷe de décembre 1569.

A la Royne.

Madame, j'ay miz en la lettre du Roy le propos que m'a tenu la Royne d'Angleterre, ceste dernière foys que je l'ay veue, affin que de ses parolles présentes Vostre Majesté puisse faire quelque jugement de ce qu'elle prétend ou desire à l'advenir; et, encor qu'elle monstre ne s'estonner guières des mouvementz du North, et que bientost elle espère les avoir remédiez, si est ce que, pour nulle aultre guerre, qui ayt esté entreprinse en ce royaulme despuys cent ans en çà, l'on n'a veu faire de si grandz aprestz, comme elle les ordonne pour ceste cy, soit d'hommes, d'armes, d'argent, de vaysseaulx et de toutes aultres monitions de guerre; et se manifeste assés qu'elle souspeçonne bien fort le duc d'Alve estre de ceste intelligence; néantmoins ne se plye pour cella davantaige à l'accord des différans des Pays Bas, ains monstre ne vouloir en façon du monde estre menée par contraincte ou rigueur; et mesmes, pour le regard de Voz Majestez Très Chrestiennes ez choses que je luy ay proposées de la Rochelle et de la Royne d'Escoce, elle a plus monstré de vous vouloir complaire pour la recognoissance du bon trettement qu'avez faict donner à ses subjectz à Bourdeaulx, que pour craincte qu'elle ayt qu'il luy puisse venir aulcun mal si elle ne le faisoit, bien que je ne veulx rien inférer pour cella, parce que le temps et l'occasion font souvent changer les volontez.

Ceulx du North, à ce que j'entendz, ne sont plus que envyron six mil hommes de pied et quinze centz chevaulx ensemble, mais on dict que ceulx qui se sont retirez se sont allez rafreschir en leurs maysons par ordonnances des comtes, pendant qu'avec le reste ilz poursuyvent le siège de Castelbarne contre le sir Henry Boy, qui le soubstient bravement; et cependant se sont saysys de Hartepoul, qui est une assés bonne ville, où y a ung chasteau, qu'ilz ont aussi prins, et ung port assez capable pour se pouvoir prévaloir de la mer.

Milor Herys ayant trouvé moyen de sortir soubz certaine capitulation du chasteau de l'Islebourg, où il estoit prisonnier, a assemblé envyron quinze centz chevaulx escouçoys sur la frontière pour se joindre aus dicts deux comtes, mais dict [on] qu'ilz l'ont prié de ne venir encores; et semble que les comtes d'Arguil, d'Honteley et d'Hatil assemblent aussi gens contre le comte de Mora.

L'on dict que ceste Royne a faict expédier ung général pardon pour toutz ceulx de ceste eslévation, qui se vouldront retirer, excepté les comtes et dix aultres des chefz d'icelle; et que mesmes à iceulx elle l'a faict offrir soubz main, lesquelz toutesfoys, tant chefz que adhérans, ne l'ont en façon du monde vollu accepter; ains de nouveau ont juré la poursuyte de leur entreprinse jusques à la mort. Dont pour les aller rompre, la dicte Dame a faict marcher le comte de Vuarvich avec quatre mil hommes, l'admyral Clinton avec aultres quatre mil, et mandé au comte de Sussex se joindre à eulx avec trois mille, faisantz en tout neuf mille hommes de pied et deux mille chevaulx, avec bon nombre d'artillerye, et tient on en ceste court que la bataille se donra dans quatre jours; mais aultres estiment que les dicts comtes ne l'accepteront, ains, que pour estre leur armée moins empeschée d'artillerye et de bagaiges que l'aultre, qu'ilz entreprendront de courre le pays, et m'a l'on dict que le comte de Sussex a envoyé suplier ceste Royne d'avoir agréable qu'il ayt la charge de ceste entreprinse puysqu'elle se faict en son gouvernement, ne voulant que le dict comte de Vuarvich, bien qu'il ayt titre de général, luy soit préféré. Et par ce qu'on a raporté que le duc d'Alve avoit quatre ou cinq mil hommes de pied ou de cheval en Zélande, desjà toutz prestz à s'embarquer, avec artillerye, rouages, monitions et tout aultre équipage de guerre, la dicte Dame a ordonné mettre encores promptement quatre de ses grandz navyres en mer, avec les trois qui y sont, pour tenir le Pas de Callais, et en faict tenir aultres deux sur le port de Arthepoul, affin que les comtes ne puissent envoyer ni recepvoir aulcun messaige par la dicte mer.

La dicte Dame m'a faict veoir une plaincte d'aulcuns de ses subjectz, lesquelz retournans de Bourdeaulx avec quatre navyres chargés de vins, ont esté prins et arrestez à Blevet en Bretaigne, de quoy elle et ceulx de son conseil m'ont fort prié de vouloir très instantment requérir Vostre Majesté de les faire délivrer, et d'enjoindre bien expressément à ceulx de Roan de faire la mainlevée des biens des Anglois, comme elle a esté promise; dont, de ma part, j'en suplie très humblement Vostre Majesté, à laquelle, baysant en cest endroict très humblement les mains, je prieray dévottement le Créateur qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce xvıȷe de décembre 1569.