Grand armement fait en Angleterre.—Exclusion générale de commerce prononcée par le roi de Portugal contre les Anglais, en représailles de lettres de marque délivrées par la reine.—Craintes que l'armement, qui semble dirigé contre le Portugal et l'Espagne, ne le soit en réalité contre, la France, malgré les assurances de paix et d'amitié données par la reine et son conseil.—Mémoire général sur les affaires de France, d'Espagne et d'Écosse.—Motifs qui justifient les craintes de l'ambassadeur.—Résolution du conseil d'Angleterre de tenir le royaume en armes afin de pouvoir profiter de tous les évènements qui pourraient survenir en France.—Élisabeth exige le serment, comme chef suprême de l'église anglicane.—Efforts des catholiques pour prévenir une déclaration de guerre.—Détails donnés par Élisabeth à l'ambassadeur sur la ligue formée entre les princes catholiques pour la dépouiller de son trône.—État des différends entre l'Angleterre et les Pays-Bas.—Mission secrète d'Eschiata auprès de sir William Cécil.—Opposition du duc de Norfolc et du comte d'Arondel aux arrangements proposés par sir Cécil.—Négociations entre les principaux seigneurs du conseil pour arrêter les conditions d'un accommodement.—Nouvelle que l'ambassadeur d'Espagne ne tardera pas à être délivré de ses gardes.—Les affaires de la reine d'Écosse restent toujours en suspens devant le conseil.—Espoir de sa prochaine délivrance.—Ses droits à la couronne d'Angleterre comme étant la plus proche héritière d'Élisabeth.—Conditions de l'accord proposé pour assurer son rétablissement en Écosse.—Lettre d'Élisabeth à Marie Stuart, sur la maladie subite qu'elle a éprouvée, et sur la cession qu'elle est accusée d'avoir faite de ses droits au trône d'Angleterre.

Au Roy.

Sire, sur quelque soubdaine résolution, que despuys trois jours ceste Royne et ceulx de son conseil ont prinse, ilz ont envoyé leur admyral à Gelingan radresser l'armement et équipage des navyres de guerre, qu'ilz avoient desjà cassé, et encores ung plus grand, à ce qu'on dict, qu'ilz n'en ont heu de ceste année, et font lever à dilligence des marinyers, et s'entend que Me. Ouynter est desjà commandé se tenir prest pour se remettre, du premier jour, en mer.

Je n'ay peu encores au vray descouvrir à quoy tend leur entreprinse; car, d'une part, l'on me dict que c'est contre les Portugois, de tant qu'ayant le Roy de Portugal naguières faict proclamer en son royaulme une généralle exclusion de tout commerce avecques les Anglois, à cause d'une lettre de marque que ceste Royne a baillée contre ses subjectz, et ayant nécessairement à envoyer ung grand nombre d'espices et aultres merchandises de Lisbonne en Envers, pour lesquelles plus seurement conduyre ceulx cy entendent qu'il faict équiper en guerre bon nombre de vaysseaulx, nomméement contre eulx; eulx, de leur part, se dellibèrent, en toutes sortes, de luy empescher le passaige de ceste mer estroicte. Aultres disent que c'est contre le duc d'Alve, lequel, s'aprestant d'envoyer de Flandres en Espaigne une flotte bien riche, et en attendant une aultre semblable d'Espaigne pour Flandres, et voulant, pour la conserve de toutes deux, mettre bon équipage sur mer, ceulx cy veulent opiniastrément s'oposer à toute sa navigation jusques à ce que leurs différans seront accommodez.

Mais, parce que j'ay trop plus à cueur les choses de France que celles là, je crains toutjour que les mouvemens et aprestz, que ceulx cy font, soyent pour s'y adresser, et j'ay quelques ocasions de le souspeçonner à ceste heure, qu'ilz voyent Vostre Majesté empeschée ailleurs, et que ceulx de la nouvelle religion, Allemans et Françoys, mènent plus vifvement leurs pratiques en ceste court qu'ilz n'ont encores faict, et qu'on a avallé ces jours passez de l'artillerye hors de ceste rivière vers Porsemue, comme pour l'avoir plus preste pour quelque entreprinse sur la coste de France, et qu'il est à croyre que mal ayséement se sont ceulx cy miz à advancer ce qu'ilz ont desjà baillé d'argent aux dictz Allemans et à ceulx de la Rochelle, sans avoir merchandé quelque chose pour eulx. Ce que je suplie très humblement Vostre Majesté prendre pour ung advertissement de tenir les capitaines et gouverneurs de vostre frontière, qui regarde ce royaulme, aperceuz de se tenir sur leurs gardes, tant qu'on sera ainsy en armes, comme l'on est par deçà, et à Mr. le maréchal de Cossé de fère toutjour quelque démonstration qu'il a assés de forces pour secourir les places, et pour garder le pays de s'eslever, et ceulx cy d'y rien entreprendre, comme certes, Sire, il n'est besoing qu'il en soit desgarny, non que pour cella je vous veuille encores si tost mettre en doubte d'une ouverture de guerre de ce costé; car les parolles et promesses, que ceste Royne et ceulx de son conseil me donnent toutz les jours, sont bien fort au contraire: mesmes l'on m'a asseuré que certaine entreprinse, qu'on avoit miz en avant à la dicte Dame, de lever quatre mille reytres et six mille Allemans, pour les fère marcher, à tiltre d'une armée, en son nom, pour la deffance de sa religion, a esté interrompue ou au moins différée; mais leurs secretz aprestz, et les propos que j'entendz qu'aulcuns d'eulx tiennent, monstrent qu'ilz desireroient bien que quelque exploict se peult fère au proffict de ce royaulme, avant que les armes se viennent à poser, affin de fère veoir que l'argent, qu'ilz ont faict débourcer pour ceste guerre, n'a esté mal employé, ny leurs desseings mal venuz, sans toutesfoys que leur Mestresse en commande rien, affin d'avoir le désadveu plus prest, si l'entreprinse ne succède bien. A quoy je prendray garde, du plus prez que je pourray, et de vous advertir à temps, nonobstant leur soubdain aprest, de ce qui sortira de ce royaulme; mais, affin de vous donner plus grand notice de toutes choses qui passent icy meintennant concernant vostre service, je vous envoye ung des miens, le Sr. de Sabran, présent pourteur, pour les vous réciter fidellement, mesmement celles qu'il est meilleur entendre de parolle que les mettre par escript; auquel, s'il vous playt, donrez entière foy, dont m'en remettant à luy, je prieray pour le surplus le Créateur, etc.

De Londres ce xxȷe de juing 1569.

A la Royne.

Madame, se conduysant la Royne d'Angleterre et son conseil sellon l'évènement des affères qu'elle entend de ses voysins, et non sellon le fondement des siens propres, il advient qu'elle change, quasi toutes les sepmaines, de delliberation, qui n'est sans que cella me mette souvent en doubte si je doibz espérer paix ou guerre de son cousté; ainsy qu'à présent elle monstre vouloir remettre quelque grand équipage sur mer, comme je le mande en la lettre du Roy, là où il n'y a que huict jours qu'elle a cassé celluy que Me. Oynter avoit ramené de Hembourg, et n'y a que six jours qu'elle m'a tenu ung propos de grande et bien asseurée paix avec toutz ses voysins; et je sçay que la résolution en avoit auparavant esté prinse telle en son conseil, mesmes pour le regard de Voz Majestez, après que, par plusieurs paroles, m'a heu fort expressément asseuré de sa droicte intention envers icelles, elle m'a monstré approuver grandement la vertu et grandeur de cueur de Vostre Majesté en tout ce qu'elle faisoit pour conserver l'estat et aucthorité du Roy, son filz, bien qu'elle me dict avoir grand regrect que vous n'eussiez, du commancement, résisté aulx conseilz et persuasions de ceulx qui, pour se mettre hors du dangier, vous avoient faict entrer dans icelluy, mais que, de sa part, elle ne seroit de si mauvaise conscience que de le vous acroistre, adjouxtant plusieurs bonnes parolles de la grand espérance, qu'elle prenoit, de l'establissement des affères du Roy, de la confirmation de sa grandeur et d'une merveilleusement bonne opinion de sa magnanimité, bonté et vertu, sellon ung discours, que son ambassadeur luy en avoit naguières escript, et pareillement de la valleur et grand estime, que Monseigneur vostre filz s'estoit acquise despuys ung an, qui avoit randu si cellèbre son nom qu'elle n'en voyoit aulcun qui fût pour le surpasser en l'Europe, et qu'il correspondroit au premier nom qu'il avoit d'Allexandre; racomptant aussi les grandz forces qui estoient meintennant en France, et me respondit, au reste, si conformément à la paix sur toutes mes remonstrances, que j'ay eu occasion d'espérer qu'aulmoins elle ne vous déclaireroit la guerre; et, bien que ce nouvel armement, qu'elle a commandé despuys trois jours, soit ung advertissement de ne s'y fyer que bien à poinct et d'inciter Vostre Majesté à fère sonnieusement advertir les capitaines et gouverneurs des places, qui sont sur la mer, de se tenir sur leurs gardes, si espérè je qu'ilz ne pourront estre si soubdains en leurs entreprinses, qu'on ne s'aperçoive assés à temps des aprestz qu'ilz feront, s'ilz en veulent exécuter quelcune d'importance.

J'envoye exprès ce gentilhomme, Sr. de Sabran, pour vous aller donner bon compte du tout et mesmes d'ung adviz, en particullier, sur les choses que, cy devant, je vous ay mandées, où il semble qu'il fault procéder fort considéréement, à tout le moins ne se haster de rien pour encores; auquel me remettant, et vous priant luy donner foy, je n'adjouxteray, pour le surplus, qu'une prière à Nostre Seigneur, etc.

De Londres ce xxȷe de juing 1569.