Or despuys, Sire, j'ay cogneu à la vérité que c'estoit pour envoyer en Irlande, auquel pays, sur le quartier qui s'apelle d'Esmont, les affaires ne passent bien pour les Angloys, les ayant les Irlandoys, avec lesquelz s'est meslé le jeune frère du comte d'Ormont, et le capitaine Estuquetay, chassez à vifve force de la campaigne, et incontinent assiégé la ville de Corc, laquelle j'entendz que s'est randue à telle composition qu'on leur a livré toutz les Anglois qui étoient dedans, dont milor Sidenay, qui est Vice Roy par dellà, presse grandement d'estre secoureu. Néantmoins l'on m'a dict que, despuys les premières commissions expédiées pour y faire passer cinq mille hommes, l'on a advisé qu'il suffira, pour ce commancement, d'y en envoyer trois mille; et semble qu'encor que, sellon le jugement des sages, ceste guerre d'Irlande soit bien importante et de grande conséquence à ceste Royne, qu'on la luy faict néantmoins trouver légière et facille, et que pour cella elle ne doibt cesser de faire toutjour l'aprest de ses grandz navyres de guerre et les mettre en bon estat pour s'en servyr quand elle vouldra en ses aultres entreprinses; et ne laysser de poursuyvre la description d'hommes, que j'entendz qui se faict soubz prétexte des monstres ordinaires, et de l'ordonnance de se fornir d'armes, et des jeuz de priz qui ont esté instituez pour tirer de la haquebutte, où l'on establit partout des capitaines, avec grand aguet qu'ilz soyent toutz de la nouvelle religion, qui est signe qu'ilz vont guettant quelque occasion, et qu'ilz se veulent trouver prestz pour l'heure qu'elle se présentera.

Je ne deffauldray envers ceste princesse, laquelle ne me semble du tout divertye à telle entreprinse, et envers ceulx, que je cognoys qui ne la veulent, de les confirmer à la paix, et les faire tenir fermes qu'il ne se face aulcune manifeste infraction ny violance à icelle. Au moins travailleray je de tout mon pouvoir que Vostre Majesté sente le moins de mal, que faire se pourra, de leur costé; car de n'en sentir poinct du tout je croy que, quant j'auroys toute l'authorité de ceste Royne en ma disposition, je n'y pourroys mettre remède, tant y a de moyens et d'artiffices, et de vive sollicitation, icy, en faveur de l'aultre party. Et ont aulcuns des bons de ce conseil, despuys quatre jours, envoyé devers moy sçavoir si ce qui estoit naguières advenu en France entre les deux armées[7] estoit tant à l'advantaige de ceulx de la Rochelle comme on le publioit; car cella, ainsy qu'ilz disoient, randoit ceulx, qui portent icy leur party, si insolens qu'ilz ne les pouvoient modérer, et avoient bien à faire à interrompre les mauvaises entreprinses qu'ilz mettoient en avant, faisant courir le bruict que le filz de Mr. Norrys m'en avoit porté les nouvelles, lesquelles m'avoient soubdain saysy de tant de douleur que j'en estois demeuré tout estonné, sans luy pouvoir rendre aulcune responce. Sur quoy, pour l'heure, je ne leur ay pu mander aultre chose sinon que je n'avois aulcunes nouvelles que celles qui m'estoient venues du dict filz de Mr. Norrys, lequel pourtant n'avoit peu cognoistre en moy une si grande altération et changement qu'on disoit, parce que je n'avois creu son discours, lequel je les prioys aussi ne le vouloir croyre, car il ne l'asseuroit que sur ouyr dire: et que bien tost j'auroys la certitude du tout par voz lettres, lesquelles je ne fauldrois de leur communiquer.

Deux jours après, j'ay receu ce qu'il vous a pleu m'en escripre du xxıxe du passé, et le troisiesme je suys allé dire à ceste Royne que, de tant que vous aviez meintennant deux grandes armées l'une contre l'aultre dans vostre royaulme, qui s'entresuyvoient et se logeoient si près que les sentinelles et corps de garde se pouvoient souvant entreouyr et entendre, et qu'il estoit mal aysé qu'il ne s'ensuyvyst quasi toutz les jours aulcun exploict de guerre, Vostre Majesté me feroit aller souvant devers elle pour luy racompter le tout au vray, sellon la certitude que vous mesmes en auriez de vostre camp, fût gain ou perte, tant vous [vous] proposiez vivre confidentment avecques elle. Et ainsy, estant naguières advenu ung assés heureux succez à ceulx du parti contraire, vous m'aviez incontinent envoyé l'extraict de ce que l'on vous en avoit escript affin de le luy monstrer, qui cognoistroit par icelluy, et par ce que m'en escripviez à part, que vous aviez grand soing de satisfaire en cest endroict au debvoir de la commune amytié d'entre Voz Majestez et à l'intérest qu'avec toutz les aultres princes souverains vous estimiez qu'elle a en cette guerre, dont lui fiz premièrement lecture de cette partie de vostre lettre qui en faisoit mencion, affin qu'elle le tînt pour véritable; puys luy leuz le dict extraict, sur lequel elle me fit beaulcoup de curieuses demandes, adjouxtant que la victoire n'estoit si grande de beaulcoup pour les aultres comme on la publioyt et qu'elle feroit volontiers chastier ceulx qui avancent les choses en aultre façon qu'elles ne sont; comme aussi on luy avoit dict que vous aviez faict empoysonner le duc de Deux Pontz, là où il se sçayt meintennant de certain qu'il est mort d'une fièbvre chaulde, et que si ceulx qui desrobent quelque chose ou font la faulce monoye sont puniz, que ceulx là le doibvent estre beaulcoup plus aigrement qui desrobent ou falciffient la réputation des princes, me priant de vous remercyer beaulcoup de foys et fort expressément de la faveur que luy faisiez de luy vouloir ainsy communiquer le bien et le mal de voz succez; et que puysqu'elle n'avoit peu estre ouye à vous y procurer le bien de la paix, elle n'estimoit y pouvoir meintennant aultre chose en la guerre, sinon prier Dieu qu'il ne vous y advînt poinct de mal, et que certes elle l'en prioyt dévottement et de bon cueur.

Puys, s'estendant le propoz à discourir des oltrageuses entreprinses des Allemans, et combien elles debvoient estre odieuses et suspectes à toutz grandz princes, elle m'a parlé de l'aprest du duc de Cazimir, et qu'il seroit bien tost en campaigne; ce qu'elle m'a expéciffié de sorte qu'il semble qu'elle le tienne pour asseuré. Mais la priant despuys qu'il luy pleût tout ouvertement me dire ce qu'elle en sçavoit, elle s'est rétractée ung peu, et dict que, dans ceste sepmaine, elle espéroit d'en avoir la certitude par lettres de ses agentz qui sont en Allemaigne, et que, puys après, elle me le feroit assavoir. Tant y a que je fays plus de fondement sur ce qu'elle m'a dict d'elle mesmes que sur ce qu'elle s'est despuys vollue monstrer réservée, quant je me suys monstré curieux; car j'ay d'aultres conjectures, Sire, lesquelles je vous feray sçavoir par le premier des miens, que j'envoyeray devers vous, qui me font croyre que le dict duc de Cazimir marchera bientost; dont suplie très humblement Vostre Majesté de vous en éclarcyr de bonne heure affin de n'estre surprins, craignant bien fort, s'il descend par la Picardie ou le long de la frontière des Pays Bas, ainsy qu'on le présume, que ceulx cy ne se mettent incontinent, avec grand équipage, sur mer pour le favoriser. J'auray toutjour l'œil et le cueur à leur apareil et entreprinse pour vous en donner incontinent les plus certains adviz que je pourray, et prieray atant le Créateur, etc.

De Londres ce xȷe de juillet 1569.

A la Royne.

Madame, il m'a semblé que le soing que le Roy a heu, par ses lettres du xxıxe du passé, de m'advertir des choses qui sont advenues entre les deux armées le xxve auparavant, a esté de quelque proffict et a servy assés à interrompre des mauvais desseings que ceulx, qui instiguent ceste Royne à la guerre, luy commançoient desjà de proposer sur le fondement d'une trop plus grande victoire que, par la vérité de la lettre du Roy, elle a bien cogneu qu'elle n'estoit, la luy ayant, ceulx qui n'ont bonne affection, augmentée de plus de mille pour cent, qui a esté cause, après en avoir discoreu avecques la dicte Dame que, m'ayantz le duc de Norfolc, le grand Chamberlan, le secrétaire Cecille et deux aultres du conseil convoyé jusques à la salle de présence, je leur ay monstré le mesme extraict que j'avoys leu à la dicte Dame, lequel les ungs ont aprouvé comme vray et les aultres ont dict qu'il n'estoit pas à croyre qu'estantz douze centz ou deux mille soldatz enveloupez de la cavallerye ennemye, sans aulcun secours de la nostre, qu'il ne s'en fût perdu que quatrevingtz ou cent, sur quoy je leur ay, en l'authorité des lettres du Roy, si bien satisfaict que ce que Sa Majesté en mande a esté et est partout tenu pour véritable.

Je adjouxteray icy, Madame, que l'ambassadeur d'Espaigne, ayant despuys trois jours changé de logis, est meintennant sans gardes et croy que bien tost l'on commancera de tretter avecques luy de ces différantz des Pays Bas. Il est vray que, sellon certain propos que ceste Royne m'a tenu, il semble qu'elle demeure encores aulcunement offancée contre le duc d'Alve et contre le dict ambassadeur, et mesmes l'ayant priée qu'elle vollût à ceste heure luy permectre et à moy de nous pouvoir entrevoir et visiter comme auparavant, elle m'a fort expressément requiz que je me volusse encores déporter, pour quelque temps, de l'aller voir; bien me permettoit de pouvoir quelque foys envoyer devers luy ung gentilhomme ou ung secrétaire des miens. Et à la suyte de cella, elle s'est prinse ung peu bien asprement à moy de ce que les deux députez, qu'elle a envoyez à Roan pour la restitution des biens de ses subjectz, n'ont esté, à ce qu'elle dict, ny bien receuz, ny bien responduz, et que monsieur le maréchal de Cossé n'en a envoyé ici d'aultres de sa part, comme je l'avois promiz, et qu'elle s'esbahyt comme je me suys tant advancé au faict de ceste restitution, sans estre bien asseuré de l'intention de Voz Majestez et de celle de mon dict sieur le maréchal, monstrant avoir doubte que je luy aye faict ung semblable trait en cecy, comme elle se plainct que l'ambassadeur d'Espaigne luy en a uzé d'ung très mauvais sur les choses de Flandres, ou bien qu'elle veult, estant sur le poinct de tretter meintennant avecques le dict ambassadeur des dictes choses de Flandres, sonder plustost avecques moy à quoy se debvoir tenir du costé de Voz Majestez, pour de tant plustost conclurre à l'aultre part, si elle voyt beaulcoup de difficultez de la vostre. Et m'a pareillement requiz de la dellivrance de quatre, ses subjectz, qui sont dettenuz à Callais, m'appellant à tesmoing moy mesmes si je sçay que, durant ma charge, elle en ayt faict retenir ung des vostres par deçà.

Je luy ay respondu que je ne me suys nullement advancé non d'une seule parolle au faict de la susdicte restitution, sans estre bien garny de mandement du Roy et Vostre, et encores de celluy de mon dict sieur le maréchal, par lettres bien expresses de Voz Majestez et de luy, lesquelles je luy ay desjà monstrées; et que je m'asseuroys qu'on vous trouveroit entiers et véritables en tout ce que m'aviez ordonné de luy en dire, ne debvant prendre en mauvaise part que monsieur le maréchal eust envoyé devers Voz Majestez la commission des députez de la dicte Dame, et qu'il ayt différé quelques jours à leur rendre responce jusques à ce qu'il ayt sceu vostre intention, et qu'il estoit sans doubte, si elle satisfaisoit bien par deçà aulx Françoys, qu'il seroit encores mieulx satisfaict par dellà à ses subjectz. Et au regard de ceulx qui estoient dettenuz à Callais, cella estoit advenu pour faire cesser la détention et violence, qui se faisoit sans son sceu par deçà aulx Françoys; mais puysqu'elle ordonnoit qu'il n'en fût rettenu pas ung, je procureroys en semblable que les siens luy fussent randuz, vous supliant, Madame, avoir agréable qu'il luy soit donné quelque satisfaction là dessus, comme j'estime que vostre service le requiert, et m'envoyer la promesse, signée de la main du Roy, touchant la dicte restitution, que j'ay plusieurs foys demandée, affin d'en retirer une semblable de la dicte Dame, ainsy que je l'ay convenu avecques elle. Et ne s'est le propoz finy en aigreur, l'ayant elle mesmes ramené à doulceur et gracieuseté sur la commémoration des infiniz travaulx, que vous donnent ces guerres, et sur la dilligence et grandeur de cueur dont vous mettez peyne d'y remédier, et n'a obmiz de parler fort honnorablement du Roy, et des grandz vertuz qui reluysent en luy, et de la valleur et réputation de Monsieur; car aussi je fays tout ce que je puys pour ne me despartir jamais d'avec elle avec mauvaise responce. Sur ce, etc.

De Londres ce xȷe de juillet 1569.