Je luy ay dict, et l'ay dict despuys bien expressément aux seigneurs de son conseil, qu'elle et eulx vous auroient à respondre de tout le mal qui vous viendroit de ce royaulme, ou bien vous monstrer ceulx qui le vous auroient procuré, et que eulx mesmes seroient contrainctz de vous en faire la justice, lesquelz se pourroient asseurer d'avoir ung grand Roy à partie, qui ne se contanteroit jamais qu'il n'en vît une exemplaire punition. Après, j'ay parlé à la dicte Dame du retour de sa flotte de la Rochelle, et qu'encor qu'il vous eust faict bien mal de veoir mener un tel traffic avec ceulx que vous teniez meintennant pour grandz ennemys, néantmoins, parce qu'elle m'avoit prié vous assurer qu'il n'y alloit rien de quoy vous peussiez estre offancé ny eulx secouruz, vous aviez miz ordre qu'il ne leur fût, à l'aller ny au retour, faict aulcune démonstration d'hostillité en toute la coste de dellà; dont aulcuns de ceulx, qui en estoient revenuz, se louoient d'avoir, partout où ilz avoient vollu descendre, esté bien receuz en amys.

Elle m'a respondu, avecques sèrement sur son Dieu, qu'elle ne sçavoit qu'on eust aporté en la dicte flotte aulcune chose qui vous deût offancer, et que ceulx de la Rochelle ne se pouvoient vanter d'avoir eu de son argent, ny de ses monitions, ny de ses vivres, sinon qu'ilz les eussent prins sur la parolle de Hélie dans la bouteille de la veufve de Sareptha[8], car elle ne se trouvoit avoir rien [de] moins dans sa bource, pour ce qu'ilz disoient en avoir tiré; et que ceulx, qui avoient advancé leurs deniers en ce marché de la Rochelle, se malcontantoient bien fort pour ne leur avoir esté forny, à moictié prez, le nombre de sel et vins qu'on leur avoit promiz; mesmes l'on avoit vollu vandre le tout à d'aultres, de sorte qu'elle avoit esté contraincte d'en escripre à monsieur l'Admyral; dont, à ceste heure, quant elle les voyoit entrer en plainctes, elle se prenoit à rire de la grand confiance qu'ilz avoient heue aulx parolles de ceulx là.

Despuys, Sire, l'on m'a asseuré que le ser Henry Chambernant et aultres, sur le congé qu'ilz pourchassoient de passer en France, en ont esté du tout débouttez, et qu'on a dépesché nouvelles commissions contre les pirates; tant y a que ceulx de la nouvelle religion ne cessent pour cella de se pourvoir, et de préparer secrectement tout le secours qu'ilz peuvent pour ceulx de leur party. Mesmes j'entendz que, pendant que ceste flotte a séjourné à la Rochelle, il y est arrivé deux ourques, de Dasque et de Hembourg, chargées de monitions de guerre, oultre ce que le conseiller Cavaignes y a envoyé d'icy. Et toutjour continue l'on l'aprest des grandz navyres de guerre de ceste Royne; mesmes aulcuns principaulx seigneurs de ce conseil les sont allez visiter ceste sepmaine, pour haster la besoigne, ce qui me faict toutjour doubter de quelque entreprinse; et, si la guerre de Guyenne s'aproche en ce quartier, ou que l'armée [du duc] de Cazimir y descende, je ne fays doubte qu'ilz ne se jectent incontinent en mer, avec tout cest équipage de navyres, pour les favoriser. Ilz hastent le plus qu'ilz peuvent le secours d'Irlande, duquel ilz feront bientost l'embarquement.

L'on est après, touchant les différandz de Flandres, de veoir avec monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et avec aulcuns merchans gènevoys et espaignolz, qui sont icy, s'il se pourra moyenner aulcun bon accord sur l'intérest des particuliers; et puys le dict ambassadeur pourchassera audience de ceste Royne pour tretter de celluy du Roy Catholique, son Maistre.

Il ne se faict, en aparance, aulcune sollicitation pour la Royne d'Escoce, atandant le retour du Sr. Bourtic, son escuyer, qui est allé en France, et la venue des députez de son pays; mais les affaires ne layssent de s'advancer beaulcoup soubz main par une certaine voye, qui fera, à mon adviz, réuscir ce qu'elle prétend; et, en cest endroict, etc.

De Londres ce xıxe de juillet 1569.

Sellon aulcun propos, que le conseiller Cavaignes a tenu à des principaulx seigneurs de ce conseil, il semble que la Royne de Navarre ayt envoyé ses bagues par deçà pour emprumpter de l'argent dessus; dont ne fault doubter qu'elle n'y recouvre quelque bonne somme. Les Srs. Du Doict et de Sainct Symon, qui sont pour la seconde foys arrivez naguières de la Rochelle, sollicitent leur dépesche pour s'y en retorner; et me vient on d'advertyr que le susdict Chambrenant s'apreste, de luy mesmes et sans congé, d'y aller avecques eulx, puysque la Royne, sa Mestresse, le luy a reffuzé et d'y mener ceulx qui volontairement l'y vouldront suyvre.

A la Royne.

Madame, l'occasion de ceste dépesche, comme de plusieurs aultres précédantes, est pour advertyr Voz Majestez de l'altération et changement qu'on voyt, quasi toutz les jours, advenir ez choses de deçà, esquelles l'on ne suyt guyères le mesmes reiglement qu'on leur ordonne dans le conseil; ains, hors de là, soubz main elles sont par aulcuns, qui n'ont bonne affection, ausquelz ne deffault ny moyen, ny authorité dans ce royaulme, incontinent acheminées au rebours, de sorte que les bien affectionnez n'en sentent que le vent; ou bien, quand ilz s'en aperçoyvent, c'est lorsqu'elles sont desjà si advancées, avec la colleur du proffict et advantaige de la dicte Dame et de son royaulme, qu'ilz ne les peuvent plus ny les ozent arrester ny contradire. Par ainsy, j'estime estre fort requiz que Voz Majestez soyent souvant advertyes commant le tout y passe. Or, ce que j'en escriptz présentement en la lettre du Roy monstre qu'il ne se pourroit desirer de la dicte Dame aulcunes meilleures parolles, ny promesses, ny aulcunes meilleures démonstrations de paix, que celles qu'elle me donne, et que je les trouve ordinairement telles en elle et en aulcuns principaulx de son conseil; mais leurs aprestz, et aulcuns secretz adviz qui me viennent de leurs dellibérations, me mettent néantmoins en doubte d'une guerre; et ne fays doubte, si celle qui est en Guyenne s'aproche vers la mer de deçà, ou que le duc de Cazimir avec son armée y descende, qu'il ne se manifeste lors quelque entreprinse tramée de long temps entre eulx, ou bien qu'ilz s'eschauferont d'en tenter quelcune nouvelle d'eulx mesmes, laquelle les gens de bien n'ozeront bonnement empescher; ains, pour la peur des mauvais qui seront lors insolans, ilz feront semblant de la trouver bonne.

A quoy, Madame, puysqu'il y a encores du temps et que leur soubdaineté ne pourra, comme j'espère, prévenir la dilligence dont j'useray toutjour à vous advertir, je m'asseure que vous pourvoirrez si à propos à la seurté de la frontière, qui regarde ce royaulme, qu'on ne pourra gaigner que honte et dommaige d'y entreprendre quelque chose.