Mesmes, il m'est venu, despuys deux jours, ung advertissement de lieu bien notable, lequel m'a esté confirmé, despuys une heure, par l'ambassadeur d'Espaigne, comme l'on a escript à monsieur l'Admyral qu'il face tout ce qu'il pourra pour conduyre son armée en Picardie ou Normandie, et qu'il se trouvera douze ou quinze mil Angloys, prestz de se mettre en mer pour le favoriser, et que cependant l'on luy assemblera une bonne somme de deniers sur les bagues de la Royne de Navarre.

Je ne sçay si, par l'entremise d'aulcuns seigneurs qui se monstrent ennemys et contraires de telles entreprinses, lesquelz je ne fauldray de bien employer, et par la survenue des affaires d'Irlande, et qu'encores les différans des Pays Bas, ni ceulx d'Escoce, ne sont bien accommodez, nous pourrons évitter une partie de cest orage, ou au moins déclaration de guerre; tant y a que je desire qu'on contante aulcunement la dicte Dame sur la délivrance et restitution des biens de ses subjectz, affin de nous constituer toutjours en meilleure cause, et ne luy donner l'occasion à elle, par noz difficultez, de s'accommoder plus facillement avec aultruy, pour tant plus convertir ses entreprinses à nostre dommaige.

Elle est travaillée, à la vérité, en Irlande par le frère du comte d'Esmont, lequel comte estant dettenu en la Tour de Londres à la poursuyte, comme on dict, du comte d'Ormont, milor Sideney, gouverneur d'Irlande, a faict appeler son dict frère pardevant luy pour venir respondre de certains excez, et l'a faict aussi convenir sur la restitution d'aulcunes terres, que aulcuns Anglois aclament leur apartenir par donnation des roys d'Angleterre, lorsqu'ilz conquirent le pays, ayant esté mandé de les adjuger à la partie qui en exibera meilleur tiltre, là où n'estant accoustumé d'uzer au dict pays d'aultres tiltres ny documens que de quelque preuve d'ancienne possession par tesmoing, le dict frère n'a compareu à l'une ny l'aultre assignation, dont voulant le gouverneur procéder contre luy comme rebelle, il s'est miz aulx champs; et le jeune frère du comte d'Ormont s'est joinct avecques luy, ensemble Estuquetay, qui despuys a esté prins et admené en ceste ville; tant y a que le dict d'Esmont, avec l'ayde de ceulx qui demandent la messe, est demeuré maistre de la campaigne et a prins deux fortz sur le gouverneur et va toutjour gaignant pays.

Aussi s'entend que le Chef Onel a accordé mariage avec la veufve ou avec la fille de feu Jammes Maconel d'Escoce, et que mille ou douze centz Escossoys saulvaiges, catholiques et bons soldatz, s'aprestent de passer en Irlande, pour se trouver aulx nopces, ce qui met ceulx cy en doubte qu'ilz y veulent attempter quelque chose.

Et faict ceste Royne dilligence d'envoyer promptement le secours de trois mil hommes, que j'ay cy devant mandé, avec bon nombre de toutes monitions de guerre, et a l'on, ces jours passez, arresté par tout ce royaulme les vagabondz et gens sans adveu, pour aussi les y envoyer, dont l'on en a assemblé ung bon nombre.

L'ambassadeur d'Espaigne, qui est meintennant sans gardes, et est visité de ceulx qui ont affaire à luy, bien qu'il ne sorte encores de son nouveau logis, a desjà donné satisfaction de luy à ceste princesse, ainsy qu'elle mesmes me l'a dict, c'est qu'il a excusé aulcunes siennes lettres, qui sembloient l'avoir offancée, disant qu'elles ont esté prinses en aultre sens qu'il n'avoit onques entendu les escripre, et que toutjour il avoit honnoré la dicte Dame et desiré conserver la paix et amytié qu'elle a avecques le Roy, son Maistre, et pareillement la dicte Dame l'a faict satisfaire à luy sur sa détention, et qu'elle ne l'avoit commandé, sinon pour la démonstration tant violante qu'avoit commencée le duc d'Alve, comme s'il eust vollu passer à une manifeste déclaration de guerre, et qu'il sembloit que le tout fût procédé du dict ambassadeur, mais puysque l'ung et l'aultre monstroient, à ceste heure, qu'ilz n'avoient que toute bonne affection à l'entretennement de la paix, elle vouloit bien donner à cognoistre au dict ambassadeur que, y procédant ainsy sellon le debvoir de sa charge, il ne recepvroit que toute faveur et gracieuseté d'elle, ainsy que, de ceste heure, elle le gratiffioit très volontiers de sa liberté.

Et semble qu'il a esté raporté à la dicte Dame que le Roy d'Espaigne a mandé au duc d'Alve de ne prendre aulcune deffiance d'elle, ny penser qu'elle luy veuille mouvoir guerre, parce qu'il ne pouvoit croyre qu'elle ne se souvînt de l'obligation de la vie, qu'elle luy debvoit, de la luy avoir saulvée, lors qu'à grand difficulté, quant il estoit en ce royaulme, il avoit interrompu et faict révoquer le jugement de mort, qui estoit desjà tout conclud et arresté contre elle[9].

La difficulté de l'affaire des Pays Bas a tenu, jusques icy, à certains poinctz, qui empeschoient bien fort l'accord;—premièrement, à l'offance que la dicte Dame sentoit, tant de ces lettres qui avoient esté escriptes d'elle, que de la saysie des biens et personnes de ses subjectz en Envers, et de l'injure faicte à son ambassadeur en Espaigne;—secondement, à l'opinion du secrétaire Cecille, lequel ayant descouvert que le duc d'Alve et le dict ambassadeur menoient une pratique pour le débouter de son lieu, il s'esforceoit de disposer contre eulx, en tout ce qu'il pouvoit, la volonté de sa Maistresse et les affaires de ce royaulme;—tiercement, à la restitution des prinses; mais estant ce dernier en bonne voye de composition au grand advantaige de ceulx qui possèdent le butin, et le secrétaire Cecille racointé au dict ambassadeur, facillement l'on est parvenu au premier qui estoit d'adoulcir l'offance que sentoit la dicte Dame.

Or, les articles proposez là dessus par le Sr. Ridolphy, lesquelz j'ay sommairement couchés en ung mémoire, que j'ay envoyé le xxȷe du passé, ont esté publicquement présentez en ce conseil, et les remonstrances du dict Cecille, lesquelles on disoit qui seroient fort contraires à iceulx, ne tendent que à ce qui s'ensuyt:—premièrement, à debvoir commancer l'accord par eslire des arbitres sur la dicte restitution, à ce qu'elle soit esgallement faicte et sans fraulde, et que le priz des choses qui ne pourront estre restituées soit raysonnablement faict;—segondement, à lever les gravesses, toles et impostz miz en Envers sur les Anglois;—tiercement, à réformer aulcuns chapitres des anciens trettez, jouxte ce qui en fut remonstré à la dernière conférance de Bruges, en l'an 1561;—et, pour le quatriesme, à rendre l'accoustumée liberté et priviliège à l'ambassadeur de la dicte Dame en Espaigne, et à son agent en Flandres, si elle se détermine d'y en envoyer;—lesquelles choses pourront bien, possible, avant qu'elles soyent bien discutées, aporter quelque longueur, mais non empescher la conclusion de l'accord.

Et j'entendz que desjà un Sr. Thomas Fiesque, qui est naguières venu de Flandres, et le Sr. Anthoine de Goaras, merchant espaignol, ont charge, l'ung de composer de l'argent, et l'aultre des merchandises qui ont esté prinses aulx particulliers, de quoy semble qu'ilz feront merveilleusement bonne et grasse la condition d'aulcuns seigneurs de ceste court; et, quant à la restitution des choses advouhées par les deux princes, et aussi touchant l'injure publique, dont l'ung et l'aultre se plaignent, cella sera remiz aulx depputez qui n'y auront grand peyne.