LIe DÉPESCHE

—du Xe jour d'aoust 1569.—

(Envoyée exprès jusques à Bouloigne par Jaques Blassé.)

Élisabeth, à la sollicitation de l'ambassadeur, prononce l'arrêt des navires qui sont en armement pour le compte des envoyés d'Allemagne et de la Rochelle.—Efforts des protestants pour faire lever l'arrêt.—Nouvelle entrevue de l'ambassadeur et d'Élisabeth.—Instances de la reine pour une prompte pacification en France.—Elle se montre peu inquiète du soulèvement d'Irlande.—Elle annonce que de nouveaux apprêts de guerre se font en Allemagne.—Déclaration des seigneurs anglais, que si la paix n'est pas bientôt rétablie en France, ils se joindront ouvertement aux protestants.—Retour des commissaires anglais envoyés à Rouen.—Hésitation de la reine d'Angleterre, qui se trouve également engagée par ses promesses envers les deux partis qui sont en armes en France.

Au Roy.

Sire, ceulx qui sollicitent icy les affaires de ceulx de la Rochelle et des princes protestans, voyantz les quatre ourques, qu'ilz avoient armées dans ceste rivière, estre à mon instance mises en arrest, qui aultrement s'en alloient prestes pour partir dans huict jours, ont faict, lundy et mardy de la sepmaine passée, soir et matin, une extrême dilligence, envers ceste Royne et les seigneurs de son conseil, de faire lever le dict arrest et d'obtenir d'aultres provisions, qu'ilz pourchassoient pour l'entretennement de leur guerre. Sur quoy, arrivant le mercredy à Otlan, je trouvay qu'ilz y estoient encores avec grand espérance d'obtenir une pleyne et entière déclaration de ce qu'ilz demandoient. Néantmoins s'estantz ung peu retirez, les seigneurs du conseil sortirent à la salle de présence pour tretter paysiblement avecques moy des choses que j'avois à dire à leur Maistresse, à laquelle incontinent après ilz m'introduyrent, et je cogneuz par le propos qu'elle me commança qu'il n'y avoit guières qu'elle avoit débattu du faict de ceste guerre avec monsieur le cardinal de Chastillon; car elle m'en parla tout soubdain, et travailla beaulcoup de descouvrir de moy si Vostre Majesté estoit fermement résolue de vouloir mettre fin à ceste guerre et aulx différans de la religion par les armes. Sur quoy, sans m'advancer de rien, j'escoutay paysiblement son discours, lequel pour estre long je remettray, Sire, à le vous faire entendre par ung des miens que j'envoyeray bientost le vous réciter; seulement vous diray qu'il semble que, du costé d'Allemaigne et d'icy, l'on envoyera devers Voz Majestez Très Chrestiennes pour en sçavoir vostre intention, affin de veoir si la cause de la religion va séparée de celle de l'estat ou non, pour, puys après, faire là dessus une déterminée résolution en leurs affaires.

Je fiz un particullier récit de l'estat des vostres à la dicte Dame, tant de ce que Monsieur, frère de Vostre Majesté, s'alloit remettre en campaigne que de ce que ceulx de la Rochelle avoient exploicté de leur part, et de la nouvelle levée des Suysses, et de celles des gens de pied françoys, jouxte le contenu de voz lettres, luy touchant à propos ung mot du desplaysir que vous aviez d'entendre la sublévation de son pays d'Irlande, à quoy vous n'estiez prest de tenir aulcunement la main; ains au contraire, si vous y pouviez quelque chose pour la conservation de son estat et authorité au dict pays, vous me commandiez luy dire que vous vous y offriez de bon cueur. Et poursuyviz les aultres particullaritez, que j'avois à luy dire des choses d'Allemaigne et de celles d'icy, de celles de la Rochelle et de la restitution des prinses, avec grand soing de la disposer envers vous et vos présens affaires, le mieulx que je le pouvois faire.

La dicte Dame me respondit que, pour la confiance que Voz Majestez Très Chrestiennes monstriez avoir d'elle en voz affaires, en les luy faisant ainsy privéement communiquer, elle se sentoit obligée d'en desirer la prospérité, comme certes elle faisoit, et vous prioyt de croyre que, demeurant la religion, de laquelle elle estoit, en son estat, elle desiroit au reste que vostre coronne et vostre grandeur et authorité, ensemble celle de la Royne, vostre mère, demeurassent aussi entiers et sans diminution comme elle le desiroit pour elle mesmes; et que la sublévation d'Irlande n'estoit guyères dangereuse, car estoit chose assés ordinaire à ces sauvaiges, de laquelle elle sçavoit desjà comment en debvoir sortir; qu'aussy aysé, disoit elle, fût il de remédier aulx troubles de vostre royaulme: néantmoins elle ne layssoit de vous estre aultant attenue de l'offre que luy faisiez en cella, comme s'il y alloit de la propre coronne d'Angleterre; dont me prioyt vous en présenter son meilleur salut et son bien exprès mercyement par mes premières; et que, si vous aviez heu ceste bonne pensée pour elle à la conservation de son pays, qu'elle en avoit heu premier une aultre pour vous pure et droicte à la conservation du vostre, et s'estimeroit encores bien heureuse s'il luy en pouvoit venir une segonde en l'entendement, pour la mettre en termes, qui vous fût aultant agréable comme elle la vous desiroit bien fort utille; que touchant les choses d'Allemaigne, Quillegrey luy avoit escript qu'ung comte du pays, non à la vérité de ces grandz, mais bien ung des principaulx et plus estimez aulx charges de la guerre, luy avoit dict qu'il estoit très asseuré qu'une aultre levée d'Allemans, de pied et de cheval, estoit preste et qu'elle marcheroit bientost pour aller secourir la cause de leur religion, comme avoit faict celle du duc de Deux Pontz; et que, des quatre ourques dont je luy avois parlé, elle les avoit faictes arrester; et pour la restitution des biens des Françoys, qu'elle en avoit signé une lettre, laquelle elle commanda sur l'heure au secrétaire Cecille de me la monstrer et m'en bailler la coppie.

Et ainsy, je me licentiay en bien fort bons termes de la dicte Dame; néantmoins, au partir d'elle, retrouvant encores aulcuns de ces seigneurs dans la salle, l'ung des principaulx me dict, comme en riant, et toutesfoys en façon qui ne sembloit se moquer, que si nous ne sçavions avoir la paix avec les nostres, ilz ne la pourroient ny vouldroient avoir avecques nous; et adjouxta avec sèrement, et comme homme qui sembloit y avoir regrect, que si Vostre Majesté menoit cecy à l'extrémité des armes, qu'il voyoit que les choses n'yroient bien entre ces deux royaulmes. Et despuys, j'ay entendu que Dolovyn a mandé continuer l'aprest des ourques, et qu'il espère avant quinze jours faire lever l'arrest d'icelles, lequel terme je crains bien fort que se raporte au temps qu'ilz entendent que ces aultres Allemans commanceront de marcher, et qu'ilz veulent lors mettre tout le reste de leur apareil en mer. Ilz dépeschent promptement deux des grandz navyres de guerre pour conduyre la segonde flotte qui va en Hembourg, et les dix aultres, qui sont prestz, demeurent dans la rivière de Rochestre, oultre ung bon nombre d'aultres qui sont en équipaige dans divers portz de ce royaulme. Je ne seray cependant ny paresseux, ny endormy sur leurs actions, à mettre en besoigne tout ce que je pourray pour les modérer, et au moins pour les vous mander d'heure à aultre, ainsy que je les verray advenir.