ADVERTISSEMENT TOUCHANT LE FAICT DE LA ROYNE D'ESCOCE.

Au mois de juing 1568, la feu Royne d'Espaigne escripvit une lettre à la Royne d'Escoce, pleyne de grand affection, pour luy persuader d'envoyer le petit prince d'Escoce, son filz, en Espaigne, affin d'estre norry prez du Roy Catholique, son mary, adjouxtant quelque mot de le vouloir accepter pour leur gendre, et luy réserver une de leurs petites filles en mariage; ce que la Royne d'Escoce accepta incontinent avec grand affection. Mais quant sa responce arriva en Espaigne, la Royne d'Espaigne estoit desjà allée à Dieu, dont le Roy, son mary, print les lettres, sur lesquelles il a despuys escript, par deux foys, à la Royne d'Escoce; sçavoir, en janvier et février derniers, confirmant l'affaire, et ouvrant encores quelques propos de mariage à la dicte Dame pour luy, ou pour l'archiduc Carlos, ou pour dom Joan d'Austria, lesquelz il disoit aymer aultant que soy mesmes.

L'ambassadeur d'Espaigne communiqua le propos à monsieur l'évesque de Roz, qui, à ce que j'entendz, monstra ne trouver bon qu'on parlât d'aultre que du Roy Catholique, et néantmoins il tint la main à conduyre, en caresme prenant dernier, ung des gens du dict ambassadeur jusques à Borthon devers la dicte Dame, qui y fut expressément envoyé pour la veoir, et nother ses parolles, ses contenances et sa forme de vivre, lequel fit, despuys, ung très bon récit de la dicte Dame, mais ne raporta, pour lors, aultre parolle d'elle, sinon qu'elle estoit en estat de ne pouvoir rien promettre ny d'elle, ny de son filz, car elle estoit en puyssance d'aultruy; seulement elle avoit besoing de secours pour estre remise à sa coronne, et que, s'il playsoit au Roy Catholique luy ayder, il se pouvoit promettre, d'elle et de son filz, tout ce que mériteroit la grande obligation qu'elle luy en auroit.

Peu de jours après, ayant la dicte Dame pratiqué ung moyen de se saulver et de se remettre en son pays, pourveu qu'elle fût ung peu secourue, dellibéra d'y employer le dict Roy Catholique et se commettre en ses mains, jusques à se offrir de passer en Flandres. Et à cest effect, le ser Jehan Amilthon fut envoyé devers le duc d'Alve, à Bruxelles, luy demander hommes et argent pour cest effect; lequel respondit qu'il seroit prest de mettre xx mil hommes dans l'Angleterre, à la dévotion de la dicte Dame, pourveu qu'il y eust quelques ungs du pays pour les recepvoir, et qu'il vît y avoir fondement ou aparance d'y pouvoir effectuer quelque chose, mais n'avoit encores ordonnance du Roy, son Maistre, de getter gens de guerre hors du pays, toutesfoys il l'en advertyroit promptement; et qu'au reste, argent ne manqueroit. Et comme le dict Amilthon luy répliqua, qu'au cas qu'il ne peust envoyer promptement des gens, il avoit charge de luy demander quelque prompt secours d'argent, il respondit que l'ung et l'aultre se bailleroient à la foys, quant le Roy, son Maistre, le luy auroit mandé, et que plustost ne se pouvoit faire.

Sur ceste responce, ayant la dicte Dame, despuys, sondé la volonté de ses partisans dans le pays, a trouvé que toutz estoient disposez de faire ce que le duc de Norfolc vouldroit, mais que, de mettre tant d'estrangiers dans le pays, ilz ne le trouvoient bon; car ne veulent, à ce qu'ilz disent, combattre pour conquérir ce royaulme au Roy d'Espaigne, ny avoir rien à faire avec ceste nation là; seulement, ilz se veulent employer à bien garder le droict qu'elle prétend à ceste coronne, après la Royne, sa cousine, et cependant la remettre à la scienne, en quoy ilz s'estiment estre assés fortz pour conduyre l'entreprinse, pourveu qu'on ayt ung peu d'argent.

Ce qu'estant remonstré, en bonne sorte, au dict duc d'Alve, sans aulcunement reffuzer ses hommes, mais monstrant seulement la difficulté de ne les pouvoir encores accepter, et le sollicitant, au reste, de quelques deniers contantz, il a, avec bonnes parolles, prolongé plusieurs moys la responce, essayant cependant d'obliger la Royne d'Escoce de ne se priver de la liberté de son mariage, pour en user, puys après, sellon le conseil du Roy, son Maistre, et de luy bailler toutjour le petit prince d'Escoce, son filz; en quoy le temps a coulé jusques à la my aoust dernier, qu'ayant le dict duc promiz de bailler lors une résolue responce, il a asseuré le dict Amilthon, qui y est pour la troisiesme foys retorné, de faire, dans le xve de septembre, délivrer argent par deçà à la dicte Dame. Et j'entendz que desjà il a envoyé une lettre d'eschange pour luy faire fornyr seulement dix mil escuz.

Ne fault doubter qu'il ne se meyne une bien estroicte pratique pour le mariage de la dicte Dame avec dom Joan d'Austria, et que, par les allées et venues du susdict Amilthon, et du voyage que Rollet, secrétaire de la dicte Dame a naguyères faict devers le duc d'Alve, au partyr d'Orléans, le propos n'en soit, possible, bien avant; mais ce ne seroit aulcunement l'advantaige d'elle, car n'auroit pourtant asseurance d'eschapper d'icy, ny d'estre remise en son estat, et si est sans doubte qu'elle perdroit le droict qu'elle prétend à ceste coronne; sur quoy, ayant l'ambassadeur d'Espaigne naguières miz monsieur l'évesque de Roz en divers propos du dict mariage, et de ce qui s'en parloit pour le duc de Norfolc, luy a incisté grandement qu'elle debvoit réserver en cella le consentement de Leurs Majestez Très Chrestienne et Catholique.

Est à craindre que la Royne d'Angleterre, pour certaine opinion qui luy est montée en la teste, veuille tenir la main au dict dom Joan, car a dict qu'elle se vouloit en toutes sortes dépétrer de la Royne d'Escoce et la remettre, pour son honneur, en son estat, bon gré mal gré qu'en eust le comte de Mora; et qu'elle sçavoit bien, qu'aussi tost qu'elle seroit en Escoce, qu'elle espouseroit ung estrangier, dont elle seroit haye et des Escouçoys et des Angloys, et se déboutteroit elle mesmes de l'espérance qu'elle monstre avoir si grande à la succession de ceste coronne.

Par le tret, que le Roy d'Espaigne a faict, de vouloir ainsy soubstraire au Roy ceste alliance d'Escoce, et s'emparer de la Royne et du petit Prince du pays, pour le mener norryr prez de luy, au mespriz de Leurs Majestez Très Chrestiennes et de la coronne de France, joinct ce qu'il a entreprins de la précédance, et ce qu'il a essayé de traverser la ligue des Suysses, il monstre qu'il a trop d'ambition sur le Roy, et qu'en plusieurs sortes il s'esforce de luy diminuer la grandeur, la dignité et les forces de son estat, et qu'il recognoist trop mal l'amytié que la Royne luy a toutjour portée et ne la respecte comme il debvroit.