LVIe DÉPESCHE
—du Ve de septembre 1569.—
(Envoyée jusques à Calais par Olivyer Champernon exprès.)
Intrigues des protestants pour empêcher le rétablissement de la reine d'Écosse.—Fausse nouvelle répandue à Londres de la prise de Poitiers par l'amiral de Coligni.—Élisabeth demande que la France renonce à servir d'intermédiaire pour le commerce des Pays-Bas avec l'Angleterre.—Sortie, en grand équipage de guerre, des navires qui avaient été mis en arrêt sur les instances de l'ambassadeur.—Combien il est urgent de donner appui et de porter secours à la reine d'Écosse.—État et évaluation des joyaux envoyés de France par les protestants pour obtenir un emprunt.—Déclaration du conseil d'Angleterre sur le commerce de France et sur la nécessité de le restreindre en ce qui concerne les Pays-Bas.—Réponse de l'ambassadeur, dans laquelle il proteste contre cette prétention.
Au Roy.
Sire, vous ayant, le premier de ce moys, dépesché le Sr. de Sabran, avec tout ce qui se offroit lors à ma cognoissance digne de celle de Vostre Majesté, je dellibérois partir le lendemain pour aller trouver la Royne d'Angleterre affin de luy présenter voz lettres, que j'ay receues dans vostre paquet, du xve du passé, mais j'ay heu adviz qu'au partir de Bazin, elle s'est mise hors de son dellibéré progrez, pour aller veoir quelques petitz lieux escartez, et l'on m'a dict que je feray beaulcoup mieulx d'attandre qu'elle soit arrivée en Amptonne; et ainsy j'ay attandu de partir jusques à ceste après dinée que je m'achemine au dict lieu pour y arriver aussitost qu'elle.
Je viens d'entendre que quelques mauvaises personnes luy ont merveilleusement soublevé le cueur contre la Royne d'Escoce par ung aultre nouveau moyen, après qu'ilz ont veu que celluy de la cession du tiltre de ce royaulme demeuroit convaincu par les amples déclarations de Vostre Majesté; c'est qu'ilz luy ont persuadé que, n'ayant la dicte Royne d'Escoce peu parvenir au premier et plus éminent lieu de ceste coronne, elle pratiquoit meintennant d'avoir le second, et que, contre ce que la dicte Royne d'Angleterre avoit tant fermement résisté à toutz ses estatz et parlemens de ne déclairer son successeur, elle s'esforçoit meintennant de monstrer que c'estoit elle, se insinuant pour seconde personne en ce royaulme, affin de se faire la première, veuille ou non la dicte Dame, et mesmes avant le temps, par le moyen des catholiques; lesquelz ilz luy remonstrent qu'elle les a eslevez en grandz espérances, et desjà toutz attirez à sa dévotion, dont le trouble n'est petit en ceste court, par ce mesmement que la dicte Dame a senty que toutz les plus grandz de ce royaulme, et les principaulx de son conseil, incistent que la dicte Royne d'Escoce soit délivrée et restituée à sa coronne. De quoy l'on m'a dict que la dicte Royne d'Angleterre est bien fort offancée contre le comte de Lestre et contre le secrétaire Cecille de ce qu'estans eulx deux ses expéciaulx serviteurs, ilz ne debvoient, sans son sceu, avoir entreprins, comme ilz ont faict, de porter ce party; et est fort après meintennant à les séparer du duc de Norfolc et du comte d'Arondel qui l'ont, quant à eulx, toutjour manifestement porté. Et de tant, Sire, que sur ce courroux l'on vouldra, possible, forger encores des nouveaulx délays ez affaires de la Royne d'Escoce, qui seroit aultant que les ruyner du tout, Vostre Majesté et celle de la Royne tiendrez, s'il vous playt, du premier jour, à l'ambassadeur, Mr. Norrys, le propoz conforme à ce que je vous ay mandé par le dict Sr. de Sabran affin que, sur les lettres qu'il en escripra à sa Mestresse, son dict conseil ayt plus grand argument de luy remonstrer qu'elle les doibt advancer, et ne les avoir ainsy suspectz, comme les malicieux le luy représantent.
Il y avoit icy quelque commancement de bruict, quant le dict Sr. de Sabran est party, que Poictiers avoit esté prins d'assault le xıxe du passé, mais ayant receu lettres de Mr. de La Meilleraye et de Mr. de Sigoignes qui disent le contraire, j'en ay admorty et les nouvelles et les gaigeures qui s'en faisoient en ceste ville; et j'espère que Dieu vouldra qu'il en adviègne aultrement, car certes j'aurois bien à rabattre les entreprinses qui se mettroient incontinent en avant sur la dicte nouvelle, si elle estoit vraye.
Ceulx de ce conseil, despuys le pourparler que je fiz avec eulx à Fernan Castel, quant je leur présentay les députez de Roan, m'ont envoyé ung escript en latin que j'ay miz dans ce paquet, et sont ung peu marrys que je leur aye faict la responce que Vostre Majesté verra touchant la restriction du commerce des Pays Bas, car estimoient que je passerois cella légièrement, ce que je n'ay ozé faire au préjudice des trettez, sans avoir vostre commandement là dessus; mais sellon que je voy qu'ilz y vont de grande affection, et pour le temps, je croy, Sire, qu'il n'y aura grand mal de le laysser couler, et sinon en le consentant expressément, à tout le moins en ne le contradisant guyères; car aussi bien y pourvoirront ilz par leurs costumiers à l'yssue des merchandises, comme j'entendz que le duc d'Alve l'a aussi prohibé aulx Pays Bas.
Il est quelque bruict qu'en Espaigne l'on a arresté les nefz venitiennes, qui venoient à Londres chargées de plusieurs merchandises nécessaires en ce royaulme, de quoy, s'il est vray, ceulx cy seront bien fort marrys.