—du Xe jour d'octobre 1570.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr Troies.)

État de la négociation en faveur de Marie Stuart.—Conduite faite à la reine d'Espagne par la flotte anglaise.—Crainte où l'on est en Angleterre que les hostilités commencent au retour de la flotte espagnole.—Négociation avec les Pays-Bas.—Départ du cardinal de Chatillon pour la Rochelle; mauvais accueil reçu à Dieppe par le vidame de Chartres.—Prise nouvellement faite en mer, malgré la paix, par le capitaine Sores.—Affaires d'Allemagne.

Au Roy.

Sire, rendant le Sr de Valsingan compte à la Royne, sa Mestresse, de la négociation qu'il a faicte en France, j'entendz qu'il luy a faict ung très bon rapport des louables qualitez de Vostre Majesté, de ce que ung chacun vous tient pour prince magnanime, constant, certain et bien fort véritable, et uny par ung grand et naturel amour avec la Royne vostre mère, et avec Monseigneur vostre frère, desquelz il a aussi fort dignement parlé; et que, par la force de leur conseil et la fermeté de voz éedictz, la paix de vostre royaulme a d'estre perdurable, et voz aultres affères à recepvoir beaucoup d'establissement: dont la dicte Dame a de beaucoup davantaige estimé, et heu en plus grand prix, les bonnes parolles de paix et d'amytié, que Vostre Majesté luy a mandées. Et luy ayant le dict de Valsingan, par mesmes moyen, touché le propos, que luy avez tenu, de la restitution de la Royne d'Escoce, vostre belle sœur, avec l'expression de l'affection qu'il a cognu que vous y aviez; et ayant, de ma part, faict fère là dessus, le plus à propos que j'ay peu, ung office par le comte de Lestre, il est advenu que la dicte Dame a tout incontinent dépesché vers le secrétaire Cecille pour l'advertyr qu'il ayt à procéder en si bonne façon vers la Royne d'Escoce, qu'il ne s'en retourne sans conclurre quelque chose avecques elle. Dont, à la première occasion qui me viendra d'aller parler à la dicte Dame, je luy confirmeray ceste sienne vollonté, et n'obmettray rien de ce qui pourra servyr à bien advancer et effectuer le propos, et à establyr pareillement l'amytié d'entre Voz Majestez.

L'on tient que la Royne d'Espaigne est passée, et que les navyres de la Royne l'ont saluée et accompaignée jusques en la coste de Biscaye, et que sire Charles Havart luy a baysé les mains avec ung présent d'ung beau dyamant, que la Royne sa Mestresse luy a envoyé, qui est l'ung de ceulx que le Roy d'Espaigne avoit donnez à la feu Royne Marie, sa sœur, ou à elle, qui sont estimez valoir, l'ung huict mil ducatz, et l'aultre cinq mil; et que la dicte Royne d'Espaigne, de son costé, a faict bailler quatre mil ducatz au dict Havart et aulx siens; mais la vérité et certitude de cecy se sçaura mieulx quant le dict Havart sera de retour, lequel est encores en mer. Tant y a que ces démonstrations, lesquels sont devenues toutes aultres qu'on ne les sembloit préparer du commancement, donnent à cognoistre qu'il n'y a en effect nulle malle vollonté entre les Espaignols et les Anglois, ains qu'ilz cerchent de s'accommoder ensemble en gaignant, aultant qu'il leur sera possible, chacun de son côté, quelque advantaige; dont usent d'artiffice à fère bien espérer ou à intimider l'ung l'aultre en ce qu'ilz peuvent; et semblent néantmoins que les dicts Anglois ne demeurent meintennant sans une grande souspeçon du retour de l'armée d'Espaigne, par ce mesmement qu'on leur a raporté que une partie d'icelle est demeurée toute appareillée, et bon nombre de gens pretz à s'y embarquer en Olande; et qu'ilz sçavent que aulcuns fuytifz et aulcuns Escossoys sont toutjour près du duc d'Alve pour l'inciter à quelque entreprinse par deçà: et à ceste occasion, mècredy dernier, ceste Royne a faict de rechef appeller toutz les officiers de la maryne à Vuyndesor, mais je ne sçay encores ce qu'elle leur a ordonné; et est la dicte Dame après a fère cercher deniers de toutz costez.

Les commissaires de Flandres s'attendent d'avoir demain leur congé, et semble qu'ilz ne s'en retournent guières plus contantz ny mieulx satisfaictz que quant ilz sont venuz; car, oultre la perte et diminution qu'ilz ont trouvé ez merchandises, qui estoient encores en estre, l'on leur a baillé ung compte si désadvantaigeulx de celles qui ont esté vendues par auctorité de justice, tant au priz que aulx fraicz, qu'elles ne reviennent pas au cinquiesme de la juste valleur. Par ainsy l'accord se monstre encores assés difficile à fère, et cependant l'on ne sçayt si le temps, et la longue souspencion du traffic, pourra produyre quelque chose de nouveau entre eulx.

Monsieur le cardinal de Chastillon print congé de ceste court lundy dernier, non sans recepvoir beaucoup de faveur de ceste Royne et plusieurs présens (de haquenées et de chiens de sang) des seigneurs d'auprès d'elle; et s'en est allé à Hamptonne attandre la commodité de son passaige à la Rochelle. Aulcuns demeurent escandalisez des difficultés qu'on a faictes à Mr le vydame de Chartres à Dièpe, mais je rendz quelque rayson là dessus, qui monstrent de les satisfère. Ung agent de Portugal, qui est en ceste ville, dict que le capitaine Sores s'est esforcé de piller de rechef la Madère, et qu'au retour de ceste entreprinse il a prins un des galions du Roy de Portugal venant des Indes, qui estoit demeuré derrière, lequel estoit bien fort riche; de quoy ung chacun monstre icy estre fort offancé d'entendre ung tel acte après la paix, et crainct on que de la Rochelle ayt à sortyr beaucoup de désordre en la mer, s'il n'y est remédié.

J'entans qu'il est arrivé des lettres d'Allemaigne, qui semblent confirmer ce qu'on avoit auparavant escript de la création du roy des Romains par le Pape, jusques avoir envoyé une coppie du brevet, et que ung chacun pense que les princes ellecteurs procèderont à une contraire ellection de leur part; mesmes qu'il semble que l'Empereur face toute démonstration d'avoir ignoré et de n'aprouver aulcunement ceste procédure de Sa Saincteté; et qu'il a esté descouvert qu'on avoit de rechef incidié à la vie du comte Pallatin. Sur ce, etc.

Ce xe jour d'octobre 1570.