CXXXIXe DÉPESCHE

—du XVIe jour d'octobre 1570.—

(Envoyée exprès jusques à la court par Groigniet, mon secrétaire.)

Conditions proposées par Cécil à la reine d'Écosse.—Soulèvement des catholiques dans le pays de Lancastre.—Ordre donné au comte de Derby de se rendre à la cour.—Retour à Londres de sir Charles Havart, amiral de la flotte anglaise.—Mémoire. Opinions diverses sur la durée de la paix en France.—Conférence de l'ambassadeur avec l'ambassadeur d'Espagne.—Ligue du roi d'Espagne avec le pape et les Vénitiens contre les Turcs.—Vives sollicitations pour que le roi consente à en faire partie.—Offres faites par le duc d'Albe à Élisabeth.—Négociations des Écossais avec le duc d'Albe.—Conditions proposées à Marie Stuart, si elle veut obtenir l'appui de l'Espagne.—Détails sur la négociation de Cécil avec Marie Stuart.—Crainte que les Écossais n'acceptent toutes les conditions imposées par l'Angleterre.

Au Roy.

Sire, ayant le Sr de Vassal couru une si dangereuse fortune, en voulant repasser la mer, que le naufrage de luy, et de ceulx qui estoient en son mesme navyre, a esté tenu pour vériffié en ceste ville, il n'est pas à croyre combien je me suys resjouy, quant, oultre l'espérance des hommes, il a pleu à Dieu de le saulver et le fère retourner sauf à Callais, avec les lettres et dépesches de Vostre Majesté, où il est encores attandant le vent; mais j'espère qu'il sera bientost icy, et qu'il me rendra instruict de l'intention de Vostre Majesté, laquelle je mettray peyne, Sire, en ce qu'il sera besoing de la notiffier à la Royne d'Angleterre, de la luy fère bien entendre, et de fère, par toutz les moyens, persuasions et instances, qu'il me sera possible, qu'elle y veuille conformer la sienne.

Le secrétaire Cecille et son adjoinct sont arrivez avec l'évesque de Roz, le premier de ce mois, devers la Royne d'Escoce, à laquelle ilz ont présenté, avec grand respect et révérance, une lettre, que la Royne d'Angleterre luy a escripte, laquelle avoit le commancement fort rigoureux et plein d'une recordation de beaucoup d'offances qu'elle reprochoit à la dicte Dame; mais que, pour en abolyr la mémoire, elle luy dépeschoit ces deux siens confidans conseillers, pour préparer le chemyn d'ung bon tretté d'amytié entre elles deux; et n'y a heu aultre chose que cella pour le premier jour, sinon l'humayne et favorable réception, que la dicte Dame leur a faicte. Mais, le lendemain, estans entrez en conférance, elle leur a respondu, à chacun poinct de la dicte lettre, avec tant de fondement de rayson et avec tant de modestie qu'ilz ont monstré de demeurer très bien satisfaictz; et ayant convenu la dicte Dame, pour son regard, et eulx, pour la Royne d'Angleterre, d'ensepvelir pour jamais les choses mal passées, et de procéder à ung renouvellement de vraye et parfaicte intelligence entre elles, sellon que le debvoir de leur proximité et du commun proffict de l'une et de l'aultre, et de leurs deux royaulmes, le requéroit; ilz luy ont leu les articles de l'instruction, qu'ilz portoient, lesquelz se sont trouvez, pour la pluspart, concerner l'expresse cession et résignation du tiltre de ce royaulme par la dicte Royne d'Escoce au proffict de la dicte Royne d'Angleterre, sans préjudice de la future succession d'icelluy, au cas que la dicte Royne d'Angleterre n'ayt point de lignée:—Que, pour seurté de cella, le Prince d'Escoce doibve estre mené et norry en Angleterre, sans préfiger temps de le randre, sinon au cas que la Royne, sa mère, arrive à morir, ou qu'elle luy veuille résigner sa couronne d'Escoce;—Que gouverneurs luy seront baillez, telz que la Royne d'Angleterre advisera, comme les comtes de Lenoz, de Mar ou aultres;—Que trois comtes et trois lordz Escoçoys viendront estre ostaiges, l'espace de trois ans, en ce royaulme, pour la seurté des choses qui seront promises;—Que trois chasteaulx, sçavoir: Humes, Fascastel et encores ung aultre, en Gallovaye ou Quinter, demeureront, pour le dict temps, ez mains de la Royne d'Angleterre;—Que, sans le consantement d'icelle ou de la pluspart de la noblesse d'Escoce, la dicte Royne d'Escoce ne se maryera;—Que ligue sera faicte entre elles et leurs deux royaumes;— Que, au cas que nul prince estrangier, sans ocasion à luy raysonnablement donnée, entrepreigne d'assaillyr ce royaulme, la dicte Royne d'Escoce sera tenue de le secourir d'hommes et de navyres, aulx despens toutesfoys de la Royne d'Angleterre;—Que le murtre du feu Roy d'Escoce et celluy du comte de Mora seront punys;—Que le comte de Northomberland et aultres fuytifz d'Angleterre seront randuz;—Et que, au cas que la dicte Royne d'Escoce meuve à jamais pleinte ny querelle du tiltre de ce royaulme, ny assiste à nul aultre, qui la veuille mouvoir en quelque façon que ce soit contre la dicte Dame, qu'elle demeurera privée de la future succession d'icelluy. Et avoient d'aultres articles, concernans la seurté des subjectz d'Escoce, lesquelz ilz n'ont encores monstrez, mais ilz ont fort incisté d'avoir promptement la responce sur ceulx cy.

Je ne sçay si la Royne d'Escoce l'a encores faicte, seulement j'ay entendu qu'ung pacquet du dict secrétaire arriva, sabmedy au soir, à la Royne d'Angleterre, et que, tout incontinent, elle assembla son conseil; et le lendemain matin, le courrier fut renvoyé avecques responce.

Aulcuns amys de la dicte Royne d'Escoce m'ont faict advertyr qu'elle est au plus grand dangier, où encores elle ayt poinct esté, à cause de la sublévation qui se descouvre estre toute formée au pays de Lenclastre, de laquelle on luy attribue l'ocasion, aussi bien que de celle passée du North; et que pourtant, elle et nous, qui soubstenons icy son faict, debvons condescendre à ce que la Royne d'Angleterre luy vouldra demander, et luy complayre du tout, pourveu qu'elle puysse avoir sa liberté; et ne fère difficulté de luy accorder le Prince d'Escoce, pour quelque temps, avec honnestes condicions. Aultres de ses amys conseillent le contraire: qu'elle peut bien accorder hardyment toutes choses raysonnables à la Royne d'Angleterre, mais non de luy bailler son filz, ny ostaiges, ny places; mais plustost qu'elle mesmes offre de demeurer en Angleterre pour asseurance de ce qu'elle promettra. Je sçay, à la vérité, qu'on tient de très dangereux conseilz sur la personne de ceste princesse, pour l'opinion qu'on a qu'elle ayt trop bonne part en ce royaulme, et que, quant elle sera du tout ostée, que pareillement sa querelle sera du tout esteincte, se persuadant que, ny les Escouçoys, ny les Anglois, ses partisans, ny mesmes Vostre Majesté ne se soucyeront guières, puys après, de la relever. Et est incroyable combien la Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil sont esmeuz pour les choses du dict pays de Lenclastre, sans toutesfoys en fère grand démonstration; car les ayant vollues remédier par la voye de la justice, envoyant par dellà ung procureur fiscal, ilz ont veu que cella ne suffizoit, et que plusieurs ouvertement se déclairoient substrectz de l'obéyssance et jurisdiction de la Royne d'Angleterre, jusques à ce qu'elle se seroit jettée hors de l'interdict de l'esglize catholique: dont elle a mandé au comte Dherby, principal seigneur de tout le dict pays, de la venir trouver, par prétexte de vouloir assembler toutz ceulx de son conseil, dont il est l'ung des principaulx, affin de pourvoir à l'estat de ce royaume; et qu'il veuille mener ses enfans avec luy, pour monstrer qu'ilz ne sont coulpables d'aulcunes choses qu'on leur a vollu imposer. L'on ne sçayt encores si le dict comte vouldra obéyr; tant y a, Sire, que je vous ay bien vollu envoyer le susdict adviz de la Royne d'Escoce, par homme exprès, affin qu'il vous playse m'y commander vostre vollonté; et cependant je verray ceste princesse pour l'adoulcyr et modérer, le plus qu'il me sera possible, sur icelluy, et pour la fère passer oultre au tretté encommancé.