—du IXe jour de novembre 1570.—

(Envoyée à la court par Mr le secrétaire de L'Aubespine.)

Audience.—Vives plaintes de la reine contre la réception faite par le roi à Mr de Norris, son ambassadeur, et contre la déclaration du roi en faveur de la reine d'Écosse.—Nécessité où se trouve le roi de réclamer la liberté de Marie Stuart.—Protestation qu'il ne veut pas rompre la paix.—Communication officielle du mariage du roi.—Compliment de la reine sur cette union.—Lettre secrète à la reine-mère sur la proposition du mariage de la reine d'Angleterre avec le duc d'Anjou.—Mémoire. Bruits répandus en Angleterre et en Allemagne que la pacification de France n'est point sérieuse, et qu'elle cache quelque secret dessein du roi.—Détails particuliers concernant la négociation avec la reine d'Écosse.—Rapprochement entre l'Angleterre et l'Espagne.—Plainte de Walsingham au sujet de l'accueil que lui a fait le roi dans son audience de congé.

Au Roy.

Sire, estant, sabmedy dernier, avec la Royne d'Angleterre pour luy fère part de la dépesche, que Mr de L'Aubespine m'a apportée, et des aultres choses qu'il m'a sagement faictes entendre de l'intention de Vostre Majesté, j'avois advisé de luy commancer quelque gracieulx propos de vostre mariage, ainsy qu'on m'avoit adverty que je me gardasse bien de luy user d'aulcune rigoureuse démonstration, si je ne voulois donner aulx ennemys de la Royne d'Escoce l'entier gain de leur cause, et advancer grandement les affères d'Espaigne, pour d'aultaut deffavoriser toutz ceulx de France en son endroict; et que c'estoit à l'occasion de certaine deffaveur, que son ambassadeur luy avoit mandé qu'il avoit naguières receu de Vostre Majesté, meslée de quelque menace contre elle mesmes, sur les affères de la Royne d'Escoce, de quoy elle estoit fort offancée; et que noz ennemys s'esforceroient d'y semer encores du verre, pour randre la playe incurable; par ainsy, qu'il estoit besoing que je radoulcisse le faict.

Mais la dicte Dame me prévint, car aussitost que j'entray en sa chambre privée, elle s'advança de me dire qu'elle me recepvoit mieulx que son ambassadeur ne l'avoit esté en sa dernière audience en France, me remonstrant la façon dont Vostre Majesté avoit parlé à luy; de laquelle disoit estre de tant plus marrye que deux aultres gentishommes anglois, qui n'avoient jamais plus veu vostre court, luy avoient raporté, premier que son ambassadeur luy en eust rien escript, qu'elle ny ses messagiers n'estoient guières prisez ny respectez en France.

Sur quoy l'ayant escoutée paciemment, je luy respondiz que je n'avois rien entendu de cest affère, et que je sçavois, et estois bon tesmoing, que Vostre Majesté avoit toutjours bien receu, avecques beaucoup d'honneur et faveur, ses ambassadeurs, et toutz les propos qu'ilz vous avoient toutjours tenuz de sa part, aultant que de nul aultre prince ny princesse de la terre; ce qui me faisoit croyre que l'ocasion n'estoit meintennant procédée de Vostre Majesté; et j'en comprenois quelque chose parce qu'elle-mesmes disoit que vous aviez la botte, quant son ambassadeur arriva, et que vous luy aviez demandé comme est ce qu'il venoit à telle heure; et qu'au reste, elle debvoit interpréter à bien la franchise de vostre parler sur les affères de la Royne d'Escoce; mesmes que s'estant la dicte négociation continuée despuys par lettres, vous m'aviez envoyé la coppie de celle, que vous aviez escripte à son ambassadeur; laquelle je trouvois fort honnorable, et bien conforme à tout ce qui pouvoit convenir à l'entretennement de vostre commune amytié.

Elle me répliqua qu'elle ne sçavoit que penser de la dicte réponse par escript, et s'esbahyssoit assés comme Vostre Majesté y avoit vollu adjouxter de sa main, me priant de la luy monstrer, si je l'avois présente, affin que la débatissions ensemble, dont la luy ayant monstrée, elle me dict, par deux foys, qu'elle n'estoit semblable à celle qu'elle avoit desjà veue; et que néantmoins elle trouvoit en ceste cy cella bien dur, que vous disiez vouloir secourir la Royne d'Escoce en ceste sienne nécessité, et procurer sa liberté par toutz les moyens que Dieu avoit miz en vostre puyssance; et qu'estant la dicte Royne d'Escoce entre ses mains, vous infériez par là que si elle ne la restituoit par le tretté, que vous luy dénonciez desjà la guerre.

Sur quoy je luy desduysis les raysons, par lesquelles Vostre Majesté ne pouvoit moins dire que cella, ny moins fère que ce que vous en disiez; et quant elle vouldroit, d'un cœur non ulcéré, considérer l'estat de cest affère, que non seulement elle ne se tiendroit pour offancée, ains cognoistroit vous avoir beaucoup d'obligation de l'honneste et modeste façon, dont vous y aviez procédé; et que, nonobstant les lettres de son dict ambassadeur, suyvant les honnorables propos et honnestes démonstrations de contantement, dont elle vous avoit usé touchant vostre mariage, lorsque luy en aviez premièrement escript l'accord, vous me commandiez de luy dire en quoy en estoient meintennant les choses; qui espériez que son playsir augmenteroit de sçavoir qu'elles fussent ainsy bien advancées qu'elles estoient, et prestes de recepvoir ung bien prochain et bien heureulx accomplissement; et luy particularisay le voyage de Mr le comte de Retz à Espire, affin d'apporter les pouvoirs à l'archiduc Ferdinand, pour espouser, au nom de Vostre Majesté, la princesse Élizabeth sa niepce, et comme la cérémonye s'en debvoit célébrer, le xve du passé, par l'archevesque de Mayance, et puys s'acheminer la dicte Dame, le xxıııȷe du dict moys, grandement accompaignée, en France; et que Monseigneur, frère de Vostre Majesté, et Madame de Lorrayne, vostre sœur, estoient desjà vers la frontière pour la recepvoir et pour la mener fère sa première entrée à Mézières, où toute sa mayson luy seroit présentée, et de là à Compiegne, auquel lieu Voz Majestez préparoient desjà ce qui convenoit à un si solempnel et si royal mariage, pour le xve du présent; et puys l'on conduyroit la dicte Dame à St Deniz pour la sacrer et couronner Royne de France; et se parloit de l'entrée à Paris au premier jour de l'an, quant messieurs les mareschaulx et aultres principaulx seigneurs, qu'aviez envoyez, pour establir, sans dilay ny excuse, vostre éedict par toutes les provinces de vostre royaume, pourroient estre de retour; et que, comme Vostre Majesté et la dicte Royne d'Angleterre aviez accoustumé d'agréer, l'ung à l'aultre, la communication de voz bonnes fortunes et prospéritez, que vous luy aviez bien vollu fère part de ceste cy, pour l'asseurer que ceste vostre nouvelle alliance n'estoit pour diminuer, ains pour fortiffier et augmenter davantaige celle que vous avez, et en laquelle vous voulez bien persévérer, avec elle; et que je croyois que vous seriez bien ayse d'entendre qu'elle fust en ces mesmes termes, où à présent vous trouviez, fort allègre et bien disposé, affin que mutuellement vous vous peussiez conjoyr de son contantement, comme vous vous asseuriez qu'elle se resjouyssoit bien fort du vostre.

La dicte Dame, avec abondance de playsir, me respondit que cest agréable propos effaçoit beaucoup la dolleur qu'elle avoit pris de l'aultre, et qu'elle vous randoit le plus exprès grand mercys qu'elle pouvoit de la communication, qu'il vous playsoit luy fère, de chose si privée, et apartenant de si près à vostre personne, comme est vostre mariage; et qu'elle n'avoit pas pensé que les choses fussent si près de leur accomplissement, car eust préparé d'y envoyer de ses gentishommes pour y assister; et qu'il semble qu'encor que les espousailles du Roy d'Espaigne ayent précédé, que néantmoins voz nopces seront plustost consommées, et qu'elle vouldroit de bon cueur pouvoir estre à la feste; car monstreroit à tout le monde qu'elle se resjouyt plus véritablement de vostre prospérité et contantement, qu'il ne luy est possible de l'exprimer par parolle; que, touchant le premier propos concernant son ambassadeur, elle me prioit de vous en mander le mal qu'elle en avoit sur le cueur, et qu'elle espéroit que vous luy en donriez quelque satisfaction, qui la guériroyt, et luy osteroit tout l'empeschement, qu'elle avoit, de ne se pouvoir tant resjouyr de ce segond propos du mariage comme elle desireroit de le fère; que, touchant le dict segond propos, elle vouloit prier Dieu de bényre l'espoux, et l'espousée, et les nopces, avec toute la postérité qui en viendroit, laquelle se pourroit dire estre de la plus royalle et noble extraction de la terre; et que, touchant la Royne d'Escoce, qu'elle avoit trouvé les responces, qu'elle avoit faictes à ses depputez, fort honorables, dont n'estoient guières loing d'accord entre elles; et que les depputez d'Escoce seroient bientost icy, pour y procéder du premier jour, comme il luy tardoit, plus qu'à nul aultre de ce monde, que cella prînt bientost une bonne fin; et, au regard de ce que je luy avois touché de la pleincte de ceulx de Roan, qu'elle y feroit dilligemment regarder par ceulx de son conseil, affin de vous donner, en l'endroict de ceulx là, occasion de fère bien tretter toutz ses subjectz en France, comme elle désire qu'ilz y continuent leur traffic.