CXLIIe DÉPESCHE
—du XXXe jour d'octobre 1570.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne, le postillon.)
Négociation concernant Marie Stuart.—Nouvelles d'Écosse.—Avis que le duc d'Albe demande à quitter le gouvernement des Pays-Bas.—Affaires d'Allemagne.—Ligue contre les Turcs.
Au Roy.
Sire, le retour des depputez de la Royne d'Angleterre ne nous faict que bien espérer du tretté, qu'ilz ont encommancé avec la Royne d'Escoce, de laquelle, et des responces qu'elle leur a faictes, semble qu'ilz ayent miz peyne d'en fère prendre beaucoup de contantement à leur Mestresse, et qu'enfin le tretté se conclurra; lequel se fût desjà advancé de dresser, avant la venue des depputez d'Escoce, si la malladie de milord Quiper ne fût survenue, laquelle est cause qu'on s'est résolu d'attandre qu'ilz soient arrivez; et que cependant icelluy Quiper pourra estre guéry. Je mettray peyne, Sire, d'entendre par Mr de Roz, aussitost qu'il sera de retour en ce lieu, les susdictes responces de la Royne d'Escose, affin de les vous mander; et vous manderay, par mesmes moyen, ce que j'auray aprins d'une dépesche, qui vient d'arriver du comte de Lenoz, laquelle aulcuns présument estre pour certaine surcéance d'armes, qui doibt estre accordée pour deux mois en Escoce. Et j'entens que le gentilhomme, qui l'a apportée, dict que le duc de Chastellerault, et ceulx du party de la Royne d'Escoce, s'opiniastrent de vouloir tenir une assemblée, sur le faict de l'estat du pays, nonobstant la dépesche de leurs depputez par decà; et que le Sr de Flemy est sorty en armes de Dombertran pour se saysir des lieux plus prochains de sa place, affin d'y dresser des logis et estables, comme pour y recepvoir la gent et cavallerie qu'il attand bientost de France; laquelle persuasion, avec le raport que le cappitaine Comberon faict de la ferme affection, en quoy il a trouvé Voz Majestez vers les choses d'Escoce, pourront aulcunement servyr à l'advancement du dict tretté.
Et y eust pareillement servy assés le doubte, auquel la Royne d'Angleterre demeuroit du retour de l'armée, qui est allé conduyre la Royne d'Espaigne, si elle n'eust receu ung adviz, (qui est assés semblable à ung aultre, que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, en a, bien qu'il dict ne le tenir du duc d'Alve), que la dicte armée est réservée pour ramener en Flandres la princesse de Portugal, affin d'y estre régente, et le duc de Medina Celi, qu'elle admeyne pour y estre cappitaine général et superintendant des affères soubz elle; et qu'avec la mesmes armée le dict duc s'en retournera, puis après, en Espaigne, et que, despuys l'embarquement de sa Mestresse, icelluy duc a encores dépesché ung des siens, en dilligence, devers le Roy son Maistre, pour fère, en toutes sortes, résouldre son congé,[16] remonstrant son eage et son indisposition; et qu'il a remiz le pays en ung si bon et si paysible estat, et si hors de toute souspeçon de guerre, qu'on ne doibt plus rien craindre de ce costé, ayant faict exécuter les principaulx chefz de la cédition, et ruyné si bien toutz les moyens et la réputation du prince d'Orange, qu'il n'ose plus sortyr de Nausau; qu'il a miz ung si bon nombre des principaulx princes d'Allemaigne en la pencion de son Maistre, que les aultres ne luy pourront nuyre; qu'il a accreu ses revenuz de Flandres de douze centz mil escuz par an; qu'il a aschevé la forteresse d'Envers; ordonné celle de Vallenciennes; estably les évesques; confirmé la noblesse; réduict les loix, coustumes et ordonnances; et si bien pourveu à toutes choses au dict pays, qu'il ne reste qu'à y entretenir le bon ordre qu'il y layssera; et que mesmes il a acheminé en si bonne façon ce qu'il avoit à démesler avecques les Anglois, qu'on vit en une doulce surcéance avec eulx, avec grande espérance d'un fort prochain et entier accord. Lequel adviz semble que la dicte Dame tienne pour assés véritable, et quoy que ce soit, elle a fait ramener en leur arcenal accoustumé de Gelingan les dix navyres qu'elle avoit envoyez convoyer la Royne d'Espaigne, et a faict licencier les gens et mariniers qui estoient dessus, et faict cesser toutz ses aultres aprestz et apareilz de mer.
Le sire Henry Coban escript d'Espire qu'il sera respondu sur les choses qu'il a proposées à l'Empereur, incontinent après que les nopces de la princesse Élizabeth seront faictes, et j'entans que, à la vérité, il a renouvellé le propos du mariage de l'archiduc Charles, mais l'on ne l'a suyvy ainsy chauldement qu'il espéroit. D'aultres lettres sont venues d'Allemaigne, qui font mencion de certein différant, qui cuyda arriver à Heldelberc, devant l'Empereur, entre Jehan Georges Pallatin et Jehan Guilhaume de Saxe, sur leur précédance, à qui seroit premier assiz au festin, de sorte qu'ilz furent prestz de mettre la main aulx armes; mais l'Empereur assembla soubdein les principaulx, qui estoient près de luy, et prononcea pour le dict Georges, remonstrant si bien la rayson à l'aultre, que la chose se passa gracieusement; et que le comte Pallatin avoit instamment prié l'impératrix et la princesse sa fille, qu'elles vollussent accompaigner l'Empereur en sa mayson de Heldelberc; mais la dicte Dame s'en estoit excusée en une façon si résolue de n'y vouloir aulcunement aller, que le dict Pallatin en estoit demeuré assés mal contant; que l'Empereur avoit une grande affection d'entrer en la ligue contre le Turc, et qu'il estoit après à persuader le Vayvaulde de renoncer à l'alliance et à la souverayneté d'icelluy, et de luy deffandre l'entrée de la Transilvanie, luy promettant, s'il perdoit, pour ceste occasion, rien de son estat qu'il le récompenseroit en Bohesme; et qu'on avoit opinion, s'il pouvoit conduyre le dict Vayvaulde à cella, que les Estats de l'Empyre luy consentiroient vollontiers d'entrer en la dicte ligue, et s'obligeraient à luy bailler deniers et secours pour icelle, bien qu'on souspeçonnoit assés que, n'ayantz les Vénitiens esté secouruz à propos de ceulx de la susdicte ligue, ils cercheront d'accommoder leurs affères et de procurer en toutes sortes par deniers, ou bien en accordant quelque tribut sur Chipre, de fère paix avec le dict Turc; au moyen de quoy ceste ligue demeureroit, puys après, assés froide, et bien fort foible. Sur ce, etc. Ce xxxe jour d'octobre 1570.