(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Audience.—Assurances réciproques d'amitié.—Consolidation de la paix en France.—Plainte du roi contre la dernière invasion du comte de Sussex en Écosse.—Vive insistance de l'ambassadeur pour qu'il soit procédé à la restitution de Marie Stuart, sous des conditions honorables pour la France.—Plaintes d'Élisabeth contre la reine d'Écosse.—Instance de l'ambassadeur afin qu'une résolution définitive soit prise sans retard.—Protestation d'Élisabeth qu'elle ne veut plus retenir Marie Stuart en Angleterre.

Au Roy.

Sire, je n'ay receu jusques au xvııȷe du présent, la dépesche de Vostre Majesté, du xxvȷe du passé, car le Sr de Vassal, qui me l'aportoit, oultre la première tourmente, que je vous ay mandé qu'il avoit soufferte, il a, par trois fois, despuys, s'esforceant de passer de deçà, toutjour esté rejetté en la coste de dellà, et a esté si travaillé de la mer, que d'une fiebvre quarte, qu'il avoit auparavant, il est tumbé en une continue, qui l'a contrainct de demeurer du tout à Callais, d'où il m'a envoyé le pacquet; sur lequel, Sire, ayant veu, le xxe de ce moys, la Royne d'Angleterre, j'ay estimé luy debvoir fère entendre le retardement d'icelluy, et comme beaucoup plustost qu'à ceste heure, vous m'avez commandé que je l'allasse trouver, affin de luy randre, de vostre part, le plus exprès et le plus grand mercys, qu'il me seroit possible, pour la tant prompte et ouverte conjouyssance, qu'elle avoit usé vers vous sur la paix de vostre royaulme; et qu'ayant prévenu en cella toutz les aultres princes, voz alliez, vous demeuriez très fermement persuadé que, plus que toutz eulx, elle vous avoit véritablement desiré ce bien, et l'establissement de voz affères; dont la priez de regarder en quoy elle se vouldroit meintennant prévaloir de vous et de vostre présente paix; car vous métriez peyne de la luy randre aultant utille, comme elle avoit monstré de l'avoir toutjour très agréable; et que me commandiez, au reste, de n'obmettre rien qui peult servir à luy fère bien cognoistre vostre bonne affection et celle de la Royne, vostre mère, en cest endroict; mais que je n'entreprendrois de luy en dire davantaige, parce que Voz Majestez s'estoient mieulx sceu explicquer, par leur propre parolle, au Sr de Valsingan, que je ne le sçaurois fère sur vostre lettre: et comme il avoit dignement représanté l'intention d'elle à Voz Majestez par dellà, qu'ainsy espérois je que, à son retour, il se seroit très bien acquité de luy fère bien entendre les vostres, et toutz les bons propos que luy avez tenuz de la parfaicte amytié, en laquelle dellibériez persévérer avec elle et son royaume. Et suyviz, Sire, à luy toucher quelques motz du bon et asseuré establissement, que prènent les choses de la paix en vostre royaulme, affin qu'elle ne donnast foy à certaine lettre, que je sçavois qu'on luy avoit monstrée de quelcun de vostre court, qui a escript à ung seigneur de ce royaulme, en langaige françois et lettre françoyse fort proprement, sans toutesfoys se soubsigner, sinon par parrafe, qu'il voyoit que les troubles alloient recommancer plus fort que devant, en vostre royaulme, à cause de plusieurs désordres et viollances qu'on fesoit à ceulx de la religion; et que Messieurs les Princes avoient envoyé fère des remonstrances là dessus à Vostre Majesté, qui leur aviez rendu de fort bonnes responces; et aviez soubdain dépesché lettres pour y pourvoir, mais l'on n'y avoit vollu obéyr; dont ilz avoient renvoyé vous en fère nouvelle pleinte; et vous aviez de rechef escript que justice en fût dilligemment faicte, mais que l'on avoit contempné et mesprisé vos lettres, ce qui leur faisoit penser qu'il y avoit quelque très dangereuse entreprinse couverte contre ceulx de la dicte religion; dont les dicts Princes s'estoient retirez mal contans à la Rochelle, non sans avoir desjà adverty leurs amys en Allemaigne. De laquelle nouvelle l'on me vouloit bien asseurer que la dicte Dame et ceulx de son conseil seroient pour changer beaucoup de leurs premières dellibérations, mesmement en l'endroict de la Royne d'Escoce, si je ne mettois peyne de luy persuader le contraire.

Ce qui m'a faict estendre plus avant le propos, lequel seroit long à mettre icy; mais elle a monstré de l'avoir bien fort agréable, et m'a respondu que le dict sieur de Valsingan avoit trouvé les parolles, dont Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy avoient usé sur la conjoyssance de la paix, si pleynes d'honneur et si dignes, qu'il n'avoit osé entreprendre de plus particullièrement les luy exprimer que de l'asseurer que de plus dignes n'en pouvoient estre proférées de nulz princes de la terre; et que, sur ce que je luy en disoys meintennant, elle remercyoit infinyement Voz Majestez d'avoir vollu ainsy pénétrer en son cueur, pour y bien cognoistre l'affection, qu'elle a, trop plus certaine et vraye, que nul de toutz vos allyez, à la dicte paix de vostre royaulme; et que, tout ainsy qu'elle a cy devant prié Dieu de la vous donner, que ainsy, à ceste heure, que vous l'avez, elle le prie de la vous conserver si entière que nulz plus obéyssantz ny plus fidelles subjectz à leur prince que les vostres, ny nul meilleur prince que Vostre Majesté à eulx, se puyssent trouver en tout le monde.

Et a poursuyvy aulcunes particullaritez qui sembloient bien extraictes de la susdicte lettre; mais je y ay respondu en façon qu'elle m'a semblé demeurer bien édiffiée des choses de vostre royaume; et puys j'ay adjouxté que le Sr de Valsingan, à mon adviz, n'avoit failly de luy dire ce que Vostre Majesté me commandoit de luy représanter encores une foys, c'est que vous aviez esté bien fort escandalisé du dernier exploict du comte de Sussex en Escoce, et que une seule chose vous avoit contanté, que ses deux ambassadeurs, et moy pareillement par mes lettres, vous avions asseuré que cella estoit advenu sans son sceu et sans son commandement; en quoy vous la vouliez donc très expressément prier de fère quelque réparation ou démonstration là dessus, par où les Escouçoys peussent cognoistre que son intention, aussi bien que la vostre, avoit esté d'abstenir de toute voye d'hostillité, et de remettre toutz leurs différans à ung bon tretté d'accord, ainsy que, sur la parolle d'elle, vous les en aviez asseurez, et aviez différé de leur bailler vostre secours; et qu'au reste vous aviez heu ung singulier playsir d'entendre qu'elle eust envoyé ses depputez devers la Royne d'Escoce pour commancer de procéder au tretté; et que Vous, Sire, et la Royne, chacun séparément, en voz lettres, me commandiez de la prier et conjurer, au nom de l'amytié, que luy portez, qu'elle vous fît meintennant cognoistre combien elle vouloit satisfère aulx choses, qu'elle vous a faictes espérer, et que assés souvant elle vous a promises, pour la liberté et restitution de la Royne d'Escoce, et de tourner son cueur à ne vous vouloir ny offancer ny mescontanter en cella, ains correspondre à ce que, pour le seul respect de son amytié, et non d'aultre chose, vous desiriez qu'on ne vînt aulx viollantz remèdes, dont l'on vous recherchoit très instantment d'y user; et que plusieurs raysons, lesquelles vous luy aviez desjà faictes entendre, pressoient vostre honneur et vostre debvoir, et l'honneur de vostre couronne, de n'abandonner, en façon du monde, ny la liberté, ny la restitution de ceste pouvre princesse, vostre belle sœur, ny mesmes les affères de ceulx qui soubstiennent son party en Escoce, quant bien elle n'y seroit plus, et de n'y espargner nul moyen, ny pouvoir, que Dieu vous ayt donné en ce monde; dont desiriez infinyement que le dict tretté sortît à effect, et que, par icelluy, elle demeurast contante et bien satisfaicte de tout ce qu'elle pouvoit honnestement et honnorablement demander à la Royne d'Escoce, pourveu que ce ne fût contre sa consience, ny contre sa dignité, ny contre son estat, ny au préjudice des trettez, que vous avez avec l'Angleterre, ny derrogeant à vostre alliance avec les Escouçoys; car, au reste, vous vouliez, de bon cueur, estre garant de toutes les choses qui seroient promises et accordées par le tretté.

Auquel propos, qui a esté avec attention, mais non sans passion, fort dilligemment escouté de la dicte Dame, elle m'a respondu qu'elle s'esbahyssoit grandement, comme Voz Majestez Très Chrestiennes avez tant à cueur la Royne d'Escoce, que ne vollussiez avoir aulcune considération aulx grandes offances, qu'elle luy a faictes: premièrement, de luy inpugner sa condicion pour la fère déclairer illégitime; puys de s'estre attribuée le titre de son royaulme; et finallement, d'avoir esmeu ses propres subjectz contre elle; et que ce eust bien esté assés à Voz Majestez de l'avoir faict admonester une foys d'y procéder, sellon que l'honneur et debvoir l'y pouvoit convyer, sans luy en fère si souvant répéter les instances, comme, à toutes les audiences, je ne faillois de les luy renouveller; et que, puysque j'en avois esmeu le propos, elle me vouloit bien dire que ung pacquet d'une dame d'Escosse luy estoit, despuys deux jours, tumbé entre mains, dedans lequel elle avoit trouvé une enseigne d'or, en laquelle estoit engravé ung lyon avec les armes d'Escoce, soubstenuz de deux cornes, et ung liépart avec les armes d'Angleterre, lequel le lyon dessiroit, et ung mot en Anglois qui dict: ainsy abattra le Lyon Escouçoys le Liépart Anglois; et puys une lettre d'une dame, qui se soubsigne Flemy, laquelle mande à milord de Leviston, de présenter la dicte enseigne à la Royne d'Escoce, sa bonne Mestresse, laquelle en entendra bien la signiffication, qui est celle propre qu'elles ont souvant devisée et desirée entre elles; et que cella, avec plusieurs aultres occasions, la randoient de plus en plus offancée contre la dicte Dame.

A quoy j'ay répliqué que, si elle considéroit en quelle bonne sorte et modeste façon vous l'aviez toutjour faicte requérir sur les affaires de la dicte Royne d'Escoce, elle se réputeroit vous en avoir de l'obligation, et non qu'elle s'en tînt mal contante, comme j'espérois que le temps le luy feroit quelquefoys cognoistre; et que, si elle y eust vollu entendre la première foys, nous en fussions à ceste heure aulx mercyemens, et non plus aulx tant répétées instances; et qu'au reste je ne faysois doubte que plusieurs en Angleterre, et plusieurs en Escoce, ne cerchassent, par le moyen d'elle, de ruyner la Royne d'Escoce, et plusieurs aussi, par la Royne d'Escoce, de la ruyner à elle, s'ilz pouvoient; mais qu'elles feroient bien de s'accorder ensemble à la propre ruyne d'eulx, et à leur confusion; et que c'estoit à elle de cercher meintennant ou sa vengeance, ou sa seureté, en cest affère; et si c'estoit sa vengeance, qu'elle considérât les dangereuses conséquences qui en pouvoient advenir, et combien elle s'aquerroit par là l'indignation de toutz les aultres princes, et la hayne généralle des habitans de ceste isle et de presque toute la Chrestienté; si, sa seureté, que Vostre Majesté concourroit à la luy fère trouver telle, comme elle la pourroit désirer.

A quoy la dicte Dame, avec affection, m'a prié de vous escripre que, pour l'honneur de Vostre Majesté, et non pour aultre respect du monde, elle a commancé d'envoyer ses depputez, et de procéder, envers la Royne d'Escoce, en une façon que nul aultre prince, ny princesse offancée comme elle, ne l'eust jamais faict, et qu'elle se contraindra à toutes les conditions, qu'il luy sera possible, pour remettre la dicte Dame, par la voye du tretté, le plus honnorablement qu'elle pourra, en son royaulme; et, quant elle ne le pourra en ceste façon, qu'encor vous donne elle parolle de la renvoyer, commant que soit, à ceulx qui tiennent son party en son pays, car ne la veult plus retenir en son royaulme; et que, par ainsy, elle espère vous satisfère si bien que vous n'aurez plus occasion de vous quereller de ce faict, ny de luy en fère plus parler. Qui sont, Sire, les principaulx poinctz qui ont esté desduictz en ceste audience. Sur ce, etc. Ce xxve jour d'octobre 1570.