A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, j'ay à dire à Vostre Majesté touchant le particullier de la petite lettre du xxıe de novembre que, quant Mr le cardinal de Chastillon a repassé en ceste ville, en s'en retournant d'Amptome, il m'est venu visiter pour satisfère, à ce qu'il dict, à son debvoir envers Voz Majestez, et a curieusement examiné de quelle intention Elles et Monseigneur estoient en l'entretennement de la paix, et si elles se vouloient poinct tirer hors de la subjection du Roy d'Espaigne et des aultres princes, qui tirannisent vostre couronne, et si Mon dict Seigneur estoit si avant au party de la princesse de Portugal qu'il ne peult entendre à celluy de la Royne d'Angleterre, lequel, s'il le vouloit, se pourroit meintennant conduyre, estendant son propos en plusieurs aultres choses, lesquelles revenoient toutes à ces trois poinctz.
Je luy ay respondu, quant à la paix, qu'il ne doubtât que Voz Majestez et Monseigneur ne la rendissiez stable et de durée, jouxte l'édict, qui en avoit esté faict, pourveu que eulx, de leur costé, l'observassent; que vostre dellibération estoit de fère voz affères, sans dépendre de nul aultre prince, mais qu'il seroit bien dangereux, à la fin de ceste guerre des Protestans, d'en laysser renoveller une des Catholiques, veu l'intelligence que luy mesmes disoit que les aultres princes avoient dans le royaume; par ainsy qu'il vous failloit laysser bien establyr, et qu'il considérât combien il avoit esté besoing que Voz Majestez et Mon dict Seigneur eussiez usé d'une ferme et constante vertu, et d'une grande magnanimité, à fère ceste paix, estant assez contradicte de toutz les aultres princes catholiques; que, touchant la Royne d'Angleterre, elle avoit toujour monstré ne vouloir poinct de mary, ou de ne vouloir entendre à nul autre que à l'archiduc; mais si, à ceste heure que Mon dict Seigneur estoit en fleur d'eage, et florissant en toutes vertuz, aultant et, possible, plus que nul prince de la Chrestienté, elle trouvoit bon de l'espouser, je ne faisois doubte que luy et Voz Majestez, et toute la France, embrassissiez ce party avec toute affection, comme le plus grand et le plus honnorable de toutz les aultres, et duquel j'estimois qu'adviendroit plus de réconcilliation au monde, plus de paix à la France, et plus de terreur aulx ennemys d'icelle, que de nulle chose, qu'il se peult aujourduy mettre en avant.
Ce qu'il monstra de recepvoir avec affection et d'en demeurer bien fort consollé; et s'en retourna, puys après, au logis du comte de Lestre, où il fut tout le soir en privée conférence avecques luy: puys, le matin, il me manda qu'il espéroit que noz propos produyroient quelque bon effect.
Peu de jours après, ainsi que j'étois bien mallade, le Sr Guydo Cavalcanty me vint, par forme de visite, en mon lict entretenir d'ung grand circuyt de bonnes parolles; lesquelles il fit tumber sur Mon dict Seigneur, et que le mariage de l'archiduc avec la fille de Bavière, l'indignation, que la Royne d'Angleterre en avoit prins, et ce qu'elle vouloit bien monstrer qu'elle estoit pour trouver aussi bon party que le sien; et puys les différans des Pays Bas, ceulx de la Royne d'Escoce, la paix de la France, l'accommodement qui se pourroit fère de Callais, s'il y avoit enfans, la disposition venue de Monsieur, qui estoit desjà homme, celle qui commanceroit doresenavant de passer de la dicte Royne d'Angleterre, estoient toutes influances pour fère effectuer, ceste année, ung bien heureux mariage entre eulx; et que, si je le trouvois bon, il en mettroit quelque chose, comme de luy mesmes, en avant au secrétaire Cecille, avec de si bonnes considérations, qu'il espéroit qu'elles auroient effect, me priant de fère entendre ceste sienne bonne intention à Vostre Majesté.
Auquel Cavalcanty, parce que je le cognoissois fort de ceste court, et que c'estoit luy qui avoit toutjour entretenu le party de l'archiduc, je respondiz que le propos me sembloit si honnorable et si advantaigeux pour Monseigneur, que j'avois ung grand playsir qu'il me l'eust miz en avant, et que je ne fauldrois d'en donner adviz à Vostre Majesté, ne voyant qu'il y peult avoir que tout bien d'en entamer telz propos, comme il les sçauroit bien penser et bien sagement conduyre, car je le réputois pour ung expécial serviteur de Vostre Majesté et bien affectionné à la France; que, pour ma part, ne saichant, à présent, en quelle disposition vous en pouviez estre, je ne luy pouvois dire sinon que, de toutz les partys, dont je vous avois ouy fère grand cas; mesmes pour le Roy vostre filz, vous aviez toutjour estimé le plus grand et le plus digne celluy de la Royne d'Angleterre; et que sur ung tel fondement se pourroit bien establyr une bonne alliance, si l'on s'y disposoit du costé de deçà.
A trois jours de là, le dict Cavalcanty me revint trouver, qui me dict avoir desjà ouvert ce bon propos au dict secrétaire, et qu'il l'avoit receu avec affection, mais que, ayant esté longtemps mallade, sans avoir veu sa Mestresse, il ne l'avoit peu suyvre; mais il l'avoit pryé de l'aller trouver à Amthoncourt, aussitost qu'il y seroit, et qu'ilz en tretteroient plus amplement.
Despuys cella, Madame, j'ay esté au dict Amthoncourt, où me trouvant à part avec le comte de Lestre, après d'aultres discours, je luy ay dict tout ouvertement qu'ung personnaige de bonne qualité, lequel toutesfoys je ne luy ay point nommé, m'avoit tenu le susdict propos, lequel j'avois receu avec honneur et respect, mais que je n'en voulois user sinon ainsy qu'il me conseilleroit; car je sçavois que Voz Majestez le réputoient comme conseiller et protecteur de tout ce que vous auriez à fère en ce royaulme, et que, si quelque chose debvoit advenir de cella, vous ne vous en vouldriez jamais adresser qu'à luy. Lequel me respondit qu'il y avoit plusieurs jours qu'il avoit desiré de conférer avecques moy de cest affère, sur ce qui en avoit esté desjà miz en termes par le vydame de Chartres et par d'aultres, mais, plus expressément que par nul, par Mr le cardinal de Chastillon, qui avoit parlé si haultement des grandes qualitez de Monsieur, comme le cognoissant bien, qu'il l'avoit faict le plus desirable prince de la terre; que, de sa part, il s'estoit toutjour opposé au party d'Austriche bien que, en aparence, utille à sa Mestresse, mais puysqu'elle estoit résolue de n'entendre à celluy de nul de ses subjectz, qu'il se vouloit sacriffier pour conduyre celluy de Monsieur; et qu'il y vouloit procéder en telle façon que ung esgal et mutuel advantaige fût gardé aulx deux, affin de ne fère naistre d'ung tel pourchaz d'amytié aulcune matière d'offance, comme il voyoit bien qu'il en restoit quelcune assés grande du propos de l'archiduc, et qu'on estoit pis que jamais avec le Roy d'Espaigne, nonobstant les bonnes lettres, que luy et le duc d'Alve avoient naguières escriptes; et que, en brief, il viendroit exprès à Londres pour me festoyer en sa mayson, et pour tretter amplement de cest affère avecques moy; duquel il estoit d'adviz que je touchasse cependant quelque mot à la Royne, sa Mestresse; et qu'il espéroit que, sur ceste occasion, se dresseroit ung voyage pour luy en France, puysqu'il avoit failly ceste foys d'y aller; et qu'il avoit ung infiny desir d'aller bayser les mains à Voz Majestez, comme recognoissant le Roy pour son supérieur, à cause de l'honneur, qu'il luy avoit faict, de son ordre.
Et de ce pas il me mena en la chambre privée de sa Mestresse, où je la trouvay mieulx parée que de coustume, et qui monstra qu'elle s'attandoit bien qu'en luy parlant des nopces du Roy, je luy en desirerois une pour elle; à quoy elle m'achemina, par aulcuns siens propos, sur lesquelz enfin je luy diz qu'il me souvenoit bien de ce qu'elle m'avoit asseuré de n'avoir poinct faict de veu de ne se maryer pas, et que le plus grand regrect qu'elle eust estoit de n'avoir pensé de bonne heure à sa postérité, et qu'elle ne prendroit jamais party, qui ne fût de mayson royalle, convenable à sa qualité; sur quoy je serois marry qu'elle m'estimât si mal abille que je n'entendisse bien que cella quadroit merveilleusement bien en Monseigneur, frère du Roy, comme en celluy, lequel j'osois (sans passion ny flatterye) réputer le plus acomply prince, qui aujourduy vesquit au monde pour mériter ses bonnes grâces; et que je me réputerois le mieulx fortuné gentilhomme de la terre, si je pouvois intervenir à quelque commancement d'une si heureuse alliance, qui peult revenir à bon effect; car j'en demeurerois cellèbre à toute la postérité.