La dicte Dame receust merveilleusement bien ce peu de motz, et me respondit que Monsieur estoit de telle estime et de si exellante qualité qu'il estoit digne de quelque grandeur qui fût au monde, et qu'elle croyoit que ses pensées estoient bien logées en plus beau lieu qu'en elle, qui estoit desjà vieille, et qui, sans la considération de la postérité, auroit honte de parler de mary, et qu'elle estoit desjà de celles dont on vouldroit bien espouser le royaume, mais non pas la royne, ainsy qu'il advenoit souvent entre les grandz, qui se maryoient la pluspart sans se voir; et que ceulx de la mayson de France avoient bien réputation d'estre bons marys, à bien fort honnorer leurs femmes, mais à ne guières les aymer. Et suyvyt assés longtemps ces propos avec toutes les plus honnestes et favorables parolles, qui se pouvoient respondre à ung, qui monstroit ne parler aulcunement que de luy mesmes, et sans aulcune charge. Dont ne fault doubter, Madame, que ce qui en seroit meintennant miz en avant ne fût receu d'elle, et embrassé de tout son royaulme, avec affection; mais je ne puys juger encores si elle l'acomplyroit par après, car souvent elle a promiz à ses Estats de se maryer, et puys elle a trouvé moyen d'en prolonger et interrompre les propos. Néantmoins, de tant qu'on imputera à une très grande faulte à la France d'avoir layssé eschapper ung si grand party, comme est cestuy cy, qui semble se présenter à Monseigneur, je desirerois que vous l'eussiez desjà disposé de le vouloir; et que, sur ce qui en est desjà entamé entre Mr le comte de Lestre et moy, Vostre Majesté me commendast de passer oultre, et me prescript la forme comme j'aurois à le fère: car il me semble bien que ce sera à nous (si l'on en vient là) de parler les premiers, mais qu'il fauldroit qu'ilz y respondissent si clairement que l'affère fût plus tost conclud que divulgué, à cause des jalouzies, traverses et inconvénians, qui y pourroient survenir; et puys après, l'on y pourroit bien adjouxter les cérémonyes et respectz qui y seroient nécessaires pour honnorer l'acte; surtout je prendray garde, aultant qu'il me sera possible, que n'y soyez trompez ny remiz à nulle longueur. Sur ce, etc.
Ce xxıxe jour de décembre 1570.
Encores tout présentement, je viens de recepvoir adviz, de bon lieu, que le susdict propos commence de prendre icy grand fondement; dont je continueray d'en escripre toutjour quelque mot, à part, à Vostre Majesté; mais il n'y a rien plus requis que de tenir la matière secrecte.
ADVERTYRA LE DICT DE SABRAN LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu des lettres:
Que milord de Sussex a proposé, à son arrivée, de fort mauvais conseilz contre les affères de la Royne d'Escoce, remonstrant qu'avec quatre centz mil escuz, qui ont esté employez ceste année, par ses mains, contre les Escouçoys, il a bien chastié ceulx d'entre eulx, qui avoient osé offancer la Royne, sa Mestresse, en retirant et supportant ses rebelles; et qu'il avoit estably aulx aultres un régent à sa dévotion; et relevé si bien la part du jeune Roy, que ceulx de l'aultre party ne faisoient plus que ce qu'il leur ordonnoit, et les avoit presque rengez à se soubsmettre à luy; et que, pendant que le Roy Très Chrestien estoit encores bien laz des guerres civiles de son royaulme, et les aultres princes de dellà la mer assés empeschez, chacun en son estat, il s'esbahyssoit comme la Royne, sa Mestresse, se retranchoit ainsy court à elle mesmes son entreprinse, de ne se saysir de l'Escoce, comme il luy avoit facillité la voye de ce fère, et de pouvoir establyr par là ung repos en ceste isle; lequel aultrement il n'espéroit l'y veoir jamais bien asseuré, mesmement si la Royne d'Escoce estoit restituée; et qu'on ne pouvoit donner ung plus loyal conseil à la Royne, sa Mestresse, que d'interrompre ce propos encommancé, et de luy fère poursuyvre chauldement, à ce prochain printemptz, son entreprinse de renvoyer l'armée en Escoce; car s'asseuroit dans peu de jours, la randre maistresse de Lislebourg, Esterlin et Dombertrand, et de forclorre aulx Françoys leur descente et retrette au dict pays; lesquelz aussi, sellon son opinion, n'avoient, à présent, guières à cueur les choses de deçà la mer, se trouvant seigneurs de Callais.
Auquel conseil s'estantz joinctz ceulx, qui avoient toutjours heu le mesmes adviz, ilz ont euydé traverser grandement toutz noz affères; mais la Royne mesmes n'a monstré qu'elle y inclinast; et aulcuns seigneurs plus modérez ont remonstré au dict de Sussex qu'il y avoit plus de dangier et d'inconvéniant, en ceste entreprinse qu'il n'y en voyoit, de sorte qu'il n'est demeuré bien ferme en son opinion. Il est vray que l'abbé de Domfermelin est fort ordinaire en sa compaignye, ce qui le nous rend toutjour assés suspect, mais l'évesque de Roz, avant partyr, luy est allé remonstrer plusieurs choses, par lesquelles il l'a ramené à ceste rayson que, s'il se pouvoit establyr quelque bonne seureté entre les deux Roynes, il confessoit, veu la proximité d'elles, et le droict de la future succession à celle d'Escoce, que le plus expédiant seroit de la restituer; mais n'a parlé que condicionnellement, et par difficultez, avec un désir très ambitieux de demeurer en charge; et qu'en tout événement, il failloit que la dicte Dame quictast l'alliance de France pour en fère une nouvelle et perpétuelle avec la Royne d'Angleterre.
A quoy le dict évesque luy a remonstré qu'il estoit impossible de ce fère, et qu'il ne seroit honneste ny proffittable à la Royne d'Angleterre de le requérir, joinct que, si elle pressoit de cella sa Mestresse, elle la presseroit à elle de renoncer à l'alliance de Bourgoigne. A quoy il a soubdain respondu que Dieu vollust garder sa Mestresse d'un si dangereux conseil, comme de quicter les anciennes alliances de sa couronne, mais qu'il n'estoit de mesmes à ceste heure, en l'endroict de la Royne d'Escoce, parce qu'il falloit qu'elle print la loy de la Royne d'Angleterre. Tant y a que, despuys, il semble que, à cause du duc de Norfolc, le dict de Sussex se soit ung peu modéré; et toutjour le comte de Lestre et le secrétaire monstrent persévérer droictement à vouloir que l'accord succède par le traicté; dont nous vivons en meilleure espérance.
Et ceste honnorable ambassade, que la Royne d'Angleterre envoye meintennant en France, monstre qu'elle n'a le cueur esloigné de cella; mesmes Mr le cardinal de Chastillon m'a asseuré, ceste dernière foys qu'il m'est venu visiter, qu'il sçavoit certainement que la résolution estoit prinse, entre la dicte Dame et ceulx de son conseil, de restituer la Royne d'Escoce, mais que je ne m'esbahysse de la longueur; car elle estoit naturelle à ceulx cy, sellon que luy mesmes l'avoit esprouvé; et que, despuys l'aultre foys qu'il avoit esté avecques moy, ayant considéré, par les choses que Mr de Roz et moy luy avions desduictes, que le Roy avoit grand intérest à la restitution de la dicte Royne d'Escoce, il en avoit parlé si à propos à la Royne d'Angleterre qu'il l'avoit fort disposée d'y prendre quelque bon expédiant. Ceulx aussi, à qui cest affère est aultant à cueur en ceste court comme leur propre vie, m'asseurent qu'il ne tient plus qu'à la venue des depputez d'Escoce qu'on ne passe oultre à conclurre le traicté, et m'ont faict advertyr de suplier Leurs Majestez Très Chrestiennes de fère, en cest endroict, l'office que j'ay donné charge au Sr de Sabran de leur dire.
Le sire Thomas Stanlay a esté ouy et examiné eu ce conseil sur les mouvemens de Lenclastre; et puys son frère Édouart après luy, et le sir Thomas Gérard, après, en présence de toutz deux, leur estant remonstré qu'ilz proposoient ung très mauvais exemple d'eulx au dict pays de ne se ranger à la forme de religion, qui estoit ordonnée, sellon les parlemens, à la tranquillité publique du royaulme; et que, s'ilz ne s'y déportoient plus sagement, la Royne, leur Mestresse, ne pourroit de moins que procéder contre eulx par la voye de justice; et, pour ceste foys, ne leur ont touché que ce point de la religion. A quoy ils ont respondu qu'ilz estoient personnaiges qualiffiez, et bien cautionnez en ce royaulme, et que, s'ilz se fussent sentys coulpables d'aulcune chose envers la Royne et son estat, qu'ilz ne fussent point venuz, et qu'ilz avoient, en toutz leurs actes, toutjours procédé en fort gens de bien, dont les requéroient qu'ilz ne vollussent prendre aulcune mauvaise opinion d'eulx, ny rien ordonner à leur préjudice, que leurs accusateurs ne fussent présens, car ils s'asseuroient de leur bien respondre, et de se bien justiffier devant eulx. Ilz sont encores à la suyte de la court, et cependant est venu nouvelles que celluy, qui les avoit defférèz, est mort de quelque accidant fort soubdain et fort estrange.
J'ay faict dire, de loing, à aulcuns, qui ont parfaicte cognoissance des choses de ce royaulme, que j'avois entendu que la Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil avoient toutjours heu pour suspect le retour de l'armée d'Espaigne, et qu'il sembloit qu'à ceste heure ilz en fussent en plus grand doubte que jamais; dont je les pryois de me mander en quoy ilz estimoient que les choses en fussent. Lesquelz m'ont respondu quasi conformément, de plusieurs endroictz, qu'à la vérité l'on estoit en assés de deffiance du costé d'Espaigne et de Portugal, tant à cause des prinses de l'an 1569, que de ce que les fuytifz de ce royaulme s'étoient retirez vers le duc d'Alve; et que Estuqueley estoit passé devers le Roy Catholique pour l'inviter à quelque entreprinse en l'Yrlande, ainsy qu'il estoit homme pour le luy sçavoir imprimer et pour se offrir à la conduyre; et que ung itallien, nommé Lotini, lequel ceste Royne entretennoit en Yrlande, avoit esté naguières chassé pour souspeçon, qu'on avoit heu, qu'il s'entendit avec le dict Estuqueley; néantmoins que la dicte Dame et toutz ceulx de son conseil demeuroient fermement persuadez que le Roy d'Espaigne ne romproit jamais avec eulx, tant qu'ilz seroient saysys des merchandises et deniers qu'ilz ont prins sur luy, car il auroit aultant perdu; joinct qu'ilz estoient si avant en traicté avec le duc d'Alve, qu'ilz attendoient plustost accord que guerre de son costé; et que l'on estoit après à y regarder de si près, qu'on estimoit bien qu'il ne seroit rien layssé en différand, d'où l'on en peult venir cy après aulx armes. Par lesquelles responces se peult assés cognoistre que ceulx cy ne sont bien aperceuz des appareilz d'Espaigne ni de Portugal; ce qu'ilz monstrent encores mieulx par le peu de prévoyance qu'ilz donnent aulx choses de la guerre; car je n'ay entendu qu'ilz ayent, pour encores, ordonné aultre chose que aulx pourvoyeurs de la marine de sçavoir où prendre l'avitaillement pour vingt cinq navyres, dans quinze jours, quant il leur sera commandé.