Sire, je n'avois rien entendu de la venue de Mr de Montlouet, quant, le xxe de ce moys, il m'a esté mandé de ceste court qu'il avoit desjà passé la mer, et qu'il estoit à Douvres; au quel lieu l'on l'a arresté deux jours et demy, sans luy permettre de passer plus avant; et croy que c'est le filz de Mr Norrys qui, ayant passé avecques luy, et laissé madame de Norrys sa mère à Boulloigne, a advisé les officiers de fère ceste difficulté, afin qu'il eust loysir d'en advertir la Royne sa Mestresse, laquelle a mandé tout aussitost qu'on le laissât venir, monstrant d'estre marrye qu'on l'eust aulcunement retardé. Par ainsy, Sire, il est arrivé en ceste ville le xxıııe, et, le lendemain xııve, nous avons envoyé à Hamptoncourt, où la dicte Dame est à présent, pour demander son audience; laquelle elle nous a incontinent accourdée au xxvıe; mais ceulx de son conseil, qui avoient à se trouver toute ceste sepmaine en ceste ville pour l'ouverture du terme de la justice, la luy ont faicte prolonger jusques à dimanche prochain, qui sera le xxıxe; et semble, Sire, que monsieur Norrys ayt donné adviz à la dicte Dame que le voyage du dict Sr de Montlouet est pour les affères de la Royne d'Escoce, dont elle s'est desjà préparée, ainsy que j'entendz, de la responce qu'elle luy doibt fère; et je doubte assés qu'elle luy veuille accorder de passeport pour aller en Escoce; car, oultre que l'ordinaire souspeçon et jalouzie qu'elle a de l'auctorité de Vostre Majesté en ce pays là luy administre assez inventions pour y trouver toujour quelque excuse, il luy semblera, à ceste heure, qu'elle en ayt une fort aparante pour les troubles naguières suscitez en son pays du North, et pour la retrette qu'ont faict les chefz et autheurs d'iceulx avec leur cavallerye vers ces quartiers de terres débattables d'entre les deux royaulmes; où, à la vérité, l'on dict que le comte de Vuesmerland se va refaysant, et assemblant une trouppe, qui ne sera moindre de quatre mille chevaulx anglois ou escouçoys, lesquels il pourra joindre toutes les foys qu'il vouldra, en moins de quatre jours; et le comte de Northomberland n'est mal tretté du lord de Lochlevyn, qui, encor qu'il soit beau frère du comte de Mora, ne monstre le vouloir randre à la Royne d'Angleterre. Néantmoins, ayant le dict Sr de Montlouet et moy desjà heu communication avec monsieur l'évesque de Roz, nous n'obmettrons rien de tout ce qui se pourra dire et fère, au nom de Vostre Majesté, envers ceste Royne, pour la liberté, restitution et advancement de la Royne d'Escoce, et pour avoir permission de l'aller veoir, et puys de parfère son voyage.
Il est certain que la retrette des comtes de Northomberland et de Vuesmerland n'a tant apaysé les troubles du North, que la dicte Royne d'Angleterre et les siens ne craignent bien fort qu'il se fasse encores une reprinse d'armes, non seulement au mesmes pays du North, où l'exécution de tant de pouvres hommes, qu'on y faict mourir, ne faict qu'endurcyr et aigrir davantage les aultres, mais aussi en plusieurs endroictz de ce royaulme; et que, si ceulx qui se sont retirez en Escoce retournent, la seconde entreprinse sera trop plus dangereuse que la première. Il est vray que ce pendant la dicte Dame se trouve dellivrée de deux aultres grands soucys, l'ung du costé de l'Irlande, et l'aultre des Pays Bas; car milord Sideney luy a mandé qu'en une course, qu'il a faicte sur les saulvaiges au plus fort de l'hyver, lorsqu'ilz s'en doubtoient le moins, il a reprins vingt huict lieux fortz sur eulx, et a ramené de prisonniers cent soixante des plus principaulx des leurs, de sorte qu'il se promect une briefve et fort heureuse yssue de toutz les affères de dellà. Et de Flandres la dicte Dame estime avoir ung bien asseuré adviz que les aprestz du duc d'Alve contre ce royaulme se vont réfroydissant, et vont estre remiz en ung aultre temps; ce qui lui semble estre davantaige confirmé par la dilligence que les Srs Espinola et Fiesque font icy d'accommoder le faict des deniers et merchandises d'Espaigne, bien fort à l'advantaige de la dicte Dame.
Les adviz des aprestz et mouvemens d'Allemaigne continuent en ce que, sans aulcun doubte, le duc de Cazimir sera en campaigne avec cinq mil chevaulx et huict mil hommes de pied, à la fin de febvrier ou au commencement de mars; et que desjà le payement de ses gens pour deux moys est consigné, et que le troisiesme moys se payera le jour qu'il commencera de marcher. L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a ung non guières dissemblable adviz, disant ouvertement que c'est pour entrer en France. Néantmoins, son parler monstre qu'il crainct assés que ce soit pour descendre en Flandres, de tant que le prince d'Orange s'entremect beaulcoup de l'entreprinse, et qu'il a esté devers le comte Pallatin à Heldelberc, et puys en poste jusques en Saxe devers le duc Auguste; dont le duc d'Alve a mandé haster la levée que luy faict le duc de Bronsouyc, affin de garnyr tout à temps le Luxembourg de bonnes forces. Tant y a qu'ayant monsieur de Lizy naguières escript que, nonobstant les grandes difficultez qu'il avoit trouvées aux princes protestans, ilz l'avoient enfin asseuré du secours qu'il leur avoit requis, il est à croyre que leur premier effort se fera en France pour ceulx de la Rochelle. Le secrétaire du comte Pallatin, et ceulx qui sont icy pour le prince d'Orange et pour les dicts de la Rochelle, n'ont encore heu résolue responce de ce conseil sur le prest des deniers qu'ilz demandent, et ceste Royne s'en excuse bien fort; mais ceulx qui ont auctorité près d'elle trouvent moyen que son crédit et celluy de son royaulme y peuvent estre de telle façon employez, sans qu'il luy coste rien, que desjà les aultres s'asseurent de tirer de cest endroict cinquante mil escuz; mais ilz incistent à plus grand somme jusques à cent cinquante mille, non sans espérance de l'obtenir, pourveu qu'il n'y aille rien de la bource de la dicte Dame; et ceulx qui mesurent les finances, dont l'on peult avoir quelque notice qu'ilz pourront fère estat ceste année, disent que c'est de cinq à six centz mil escuz. Je mettray peyne de les empescher de ce costé le plus qu'il me sera possible.
Les Seigneurs Magniffiques de la Seigneurie de Venize, qui sont icy, ont obtenu lettres de ceste Royne fort expresses à la Royne de Navarre pour le recouvrement de leurs vaysseaulx et merchandises, et m'ont prié de bailler mon passeport à l'ung d'entre eulx, qui les est allé présenter, affin que si, pour le temps, il estoit contrainct de relascher en France, ou qu'il fût rencontré par aulcuns navyres de guerres de Vostre Majesté en la mer, il puisse tesmoigner de la juste occasion de son voyage au dict lieu de la Rochelle. Sur ce, etc.
Ce xxvıııe jour de janvier 1570.
LXXXVIe DÉPESCHE
—du IIe jour de febvrier 1570.—
(Envoyée par Guillaume de La Porte exprès jusques à Calais.)
Audience accordée par la reine d'Angleterre à Mr de Montlouet et à l'ambassadeur.—Reproche fait par Élisabeth à la reine d'Écosse d'avoir favorisé la révolte du Nord.—Crainte qu'il ne soit permis à Mr de Montlouet ni d'accomplir sa mission vers Marie Stuart, ni de se rendre en Écosse.—Nouvelle de la mort du comte de Murray; mesures prises par Élisabeth pour conserver son influence en Écosse, malgré cet évènement.—Vives instances faites par les protestans de France pour obtenir en Angleterre des secours d'hommes et d'argent.
Au Roy.