Sire, bien peu d'heures après que je vous ay heu faict ma dépesche du vȷe du présent, mon secrétaire est arrivé avec celle de Vostre Majesté du xxvȷe du passé, en laquelle j'ay trouvé deux de voz lettres; desquelles l'une répond fort bien aux particullaritez que je vous avois auparavant mandées, et l'aultre est pour la faire voir à la Royne d'Angleterre, qui en recepvra une très acomplye satisfaction, laquelle luy sera davantaige confirmée par les bons propos et démonstrations, pleynes de faveur, qu'avez usé à son ambassadeur. De quoy je mettray peyne, Sire, d'en faire icy le proffict de vostre service, et n'obmettray de toucher à la dicte Dame les principaulx poinctz de vos dictes lettres; et ceulx mesmement qui concernent l'honneur et grandeur de Vostre Majesté, dont, de ce qu'elle m'y aura respondu je ne fauldray de le vous mander par mes premières; vous voulant au reste bien dire, Sire, touchant la mainlevée qu'avez donnée aux merchans escossoys, qu'encor que la Royne d'Escosse se soit tenue ung peu opiniastre à ne vouloir que cella se fît, si, étions après, Mr de Roz et moy, à luy en oster l'opinion, parce que le comte de Lenoz acrochoit le tretté à ce seul poinct, disant qu'il ne passeroit jamais oultre sans que les merchans jouyssent de l'abstinence d'hostillité, aussi bien que les aultres subjectz, et qu'elle leur estoit viollée quand on leur faisoit saysir leurs biens et navyres. Les députez de la dicte Dame commencent [d'arriver] aujourduy, et nous avons nouvelles que ceulx [de l'autre parti sont] desjà en chemin; par ainsy, j'espère que bientost [il sera procédé] au dict tretté, sellon que j'ay aussi entendu que la Royne d'Angleterre [a] ordonné six depputez pour y vaquer de sa part, assavoir [lord Quiper] garde des sceaulx, le marquis de Norampthon, le comte de Lestre, le comte de Sussex, le secrétaire Cecille, et le sixiesme reste à nommer, qu'on pense sera maistre Mildmay.
Cependant est advenu à Lislebourg qu'ayans deux soldatz du chateau esté saysiz par l'autorité du comte de Lenoz, ainsy qu'ilz s'en retournoient du Petit Lict, et menez ez prisons de la ville, le capitaine Granges, qui en a esté offancé, a, le soir mesmes, sur le tard, faict lascher toute l'artillerie du chasteau par dessus la ville; et, à l'instant mesmes, a faict sortir cinquante soldatz qui sont allez forcer les dictes prysons, et ont ramené leurs compagnons avec eulx. De quoy le dict de Lenoz se plaint grandement, comme d'une infraction d'abstinence d'armes, mais non sans avoir tant de peur qu'il a cuydé habandonner Lislebourg pour se retirer à Esterling.
J'estime, Sire, que le Sr de Sethon est maintenant devers Vostre Majesté, ayant prins congé du duc d'Alve dez le xvııȷe du passé, après avoir obtenu de luy les dix mil escuz, que je vous ay ci devant mandé; desquelz j'entendz qu'il a envoyé les sept mil en Escosse, par le frère du secrétaire Ledingthon, qui est party, le mesme jour, pour s'aller embarquer à Fleysinghes; il en a miz deux mil en Envers pour faire tenir à sa Mestresse, et mil pour luy; et semble qu'il n'a esté respondu sur ce qu'il demandoit, de faire serrer le trafic aux Escouçoys en Flandres, parce que l'ordre n'en étoit encores arrivé d'Espaigne. Je croy, Sire, qu'il sera bon de luy temporiser aussi, avec bonnes parolles, la responce des propositions qu'il fera à Vostre Majesté, attandant ce qu'il succédera de ce traicté, et attandant aussi que je vous aye mandé deux particullaritez fort considérables qui se presentent maintenant en cest affaire. J'ay adviz que le duc d'Alve est fort marry de ce qu'on vous a rapporté qu'il avoit envoyé deux gentishommes en Escosse, et néantmoins l'on m'a asseuré qu'il y en a encores despuys renvoyé ung troisiesme, mais j'eusse bien desiré que dom Francès d'Allava n'eust pas sceu que je vous en eusse adverty.
Le voyage que les gallaires ont faict, l'esté passé, en Levant, a sonné fort mal icy pour la réputation du Roy d'Espaigne, mais son ambassadeur s'esforce de luy donner beaucoup de raysons et de couleurs, qui seroient longues à mettre en ceste lettre, dont je les réserve à une aultre foys; tant y a qu'elles tendent toutes à rejetter les faultes sur la malle pourvoyance et peu de conduicte des Véniciens au faict de la guerre, ainsy que eulx mesmes, à ce qu'il dict, l'advouhent meintenant; et sur ce qu'on s'estoit esbahy que la ligue tardoit tant à se résouldre, il asseure qu'elle se conclurra bientost sellon les propres chappitres, que le Roy, son Maistre, a desiré y estre apposez; et publie encores la généralle victoire des Mores[23] et plusieurs aultres prospéritez de son Maistre.
Au reste, Sire, il s'entend, par lettres freschement venues d'Espire, que la diette s'en alloit finyr, et que le jour estoit desjà indict, auquel l'on la conclurroit, qui seroit sans que l'Empereur y eust faict passer en décrect guières des choses qu'il y avoit proposées; desquelles encor les déterminations ne seroient divulguées jusques à ce qu'il arriveroit en Prague, qu'on les auroit cependant réduictes par ordre et faictes imprimer; et que la liberté du duc Jehan Guilhaume de Saxe[24], encor qu'elle fût très agréable aux princes d'Allemaigne, elle monstroit néantmoins d'avoir quelque chose de suspect contre le duc Auguste; et par ce, Sire, que je vous en ay desjà mandé quelles responces le jeune Coban avoit rapportées du dict Empereur, je ne vous en toucheray icy rien davantaige; seulement vous diray que, suyvant la négociation, qu'il avoit commancée par dellà avec aulcuns princes protestans, le Sr de Vualsingan a esté dépesché, de quelques jours plus tost, pour rencontrer encores en France leurs ambassadeurs, avec lesquelz ne faut doubter qu'il ne traicte, s'il peult, avec affection et véhémence les choses qui concernent sa religion, car il est des plus passionnez; dont sera bon, Sire, de le faire ung peu observer: et a l'on aussi hasté davantaige son partement parce que le frère du comte de Sussex, qui est ung des fugitifz du North, s'estant retiré à Mr Norrys, pour retourner par son moyen à l'obéyssance et grâce de sa Mestresse, et ne l'ayant le dict Sr Norrys vollu ouyr, sans l'exprès congé d'elle, le dict de Vualsingan a heu commandement de l'accepter, et luy offrir sa rémission, et mesmes de l'employer, s'il est possible, à regaigner le comte de Vuesmerlan et les aultres, qui sont dellà la mer: ce qui sera bon, Sire, de trouver moyen d'empescher pour quelque temps, attandant que les affaires d'Escosse soyent accommodez.
Et pour la fin, il y a ici ung advis, venu de Gennes, comme par lettres de Thurin, du ıııȷe du passé, l'on mande que les armes se vont reprandre pour deux occasions: l'une, parce que la Royne de Navarre use en Béarn d'une extrême rigueur contre les Catholiques; et l'aultre, par la difficulté que Mr de Savoye faict à la comtesse d'Autremont de luy randre quelques chasteaulx; et qu'encor que Vostre Majesté ne puisse mais de l'une ni de l'aultre, que le feu néantmoins s'en ralumera plus fort que jamais en vostre royaulme. Sur ce, etc.
Ce xııȷe jour de janvier 1571.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, je puys asseurer Vostre Majesté que le faict de la petite lettre commance d'aller bien chauldement en ceste court, duquel ayantz les dames de la privée chambre heu quelque sentyment, elles l'ont desjà descouvert à quelques seigneurs de ce royaulme, qui y font diverses interprétations; et aulcuns d'eulx m'ont mandé que, de tant qu'il semble que le cardinal de Chastillon le conduict sans moy, qu'on n'y cerchoit guières de faire le proffict du Roy ni de son royaume. J'ai monstré que le propos m'estoit nouveau, et que je ne pensois qu'il y en eust rien en termes auprès de Voz Majestez; et de faict, Madame, je travailleray, aultant qu'il me sera possible, qu'il soit mené par le plus secret et destorné cheming que faire se pourra; car je sentz qu'il en est besoing. Je suys adverty que celluy qui va en France aura charge de suyvre bien curieusement ce qui luy en sera touché, et que mesmes quelcun neutre sera possible pryé de passer en mesme temps affin d'en entamer le propos. Je croy que Mr le comte de Lestre m'a envoyé prier de disner demain avecques luy pour m'en parler, et que Mr le cardinal de Chastillon revient expressément en court pour ce faict, et que mesmes il y est, à ceste occasion, bien desiré, possible qu'il se plaindra, par mesmes moyen, de la détention de ses biens en France; dont de tout ce qui succèdera, et que j'en pourray entendre, je ne fauldray d'en advertyr incontinent Vostre Majesté. Sur ce, etc.