Ce xııȷe jour de janvier 1571.

CLVe DÉPESCHE

—du XVIIIe jour de janvier 1571.—

(Envoyée jusques à Calais par homme exprès.)

Audience.—Vives démonstrations d'amitié de la part d'Élisabeth au sujet du mariage du roi.—Son intention de procéder au traité avec la reine d'Écosse.—Nouvelle que les Gueux ont repris les armes en Flandre.—Lettre secrète à la reine-mère sur l'état de la négociation relative au mariage du duc d'Anjou.—Confidence de Leicester à l'ambassadeur.—Proposition faite au nom du roi par le cardinal de Chatillon à la reine d'Angleterre.—Discussion dans le conseil.—Divisions causées en Angleterre par ce projet.

Au Roy.

Sire, j'ay esté trouver la Royne d'Angleterre à Hamptoncourt le xıııȷe de ce mois, laquelle n'a failly de me demander incontinent quelles nouvelles j'avois de Vostre Majesté, et comme vous vous trouviez en mariage. A quoy je luy ay respondu que vous me commandiez de luy continuer encores le mesmes propos, que je luy avois desjà commancé, de vostre conjoyssance touchant la Royne; et que, si vous aviez receu ung singulier playsir de sa venue, il s'estoit despuys redoublé et devenu si grand, par les vertueuses et excellentes qualitez qui se trouvoient en elle, que vous en demeuriez le plus content prince de la terre; mesmes qu'elle se faisoit merveilleusement aymer et bien vouloir de la Royne, vostre mère, de Messieurs voz frères, de Mesdames voz sœurs, de Monsieur de Lorrayne et de toutz les princes et seigneurs de vostre court, et générallement de toute la France; ce que vous mettiez en compte d'une grand félicité; oultre que, à l'ocasion d'elle, les princes d'Allemaigne, (lesquelz je lui ay nommez, sellon le contenu de vostre lettre), s'estoient despuys, par leurs ambassadeurs, conjouys avec Vostre Majesté de ce que Dieu avoit en ce temps réuny et renouvellé le sang de l'ancienne alliance de la Germanye avec la France; et que, pour ceste occasion, ilz vous avoient envoyé offrir, et à Messeigneurs voz frères, toutz leurs moyens et forces pour vous en servyr, ainsy qu'il vous plairoit les employer, et que leurs dicts ambassadeurs n'avoient obmiz de se conjouyr pareillement de la paix de vostre royaulme, et de ce qu'ilz l'y avoient trouvée très bien establye, et vous avoient suplyé de l'y vouloir entretenir. Qui estoient choses qui vous avoient apporté beaucoup de satisfaction; desquelles vous vouliez bien faire part à la dicte Dame, pour le playsir que vous estimiez qu'elle en recepvroit.

A quoy, par parolles fort expresses, elle m'a respondu qu'elle se sentoit grandement obligée à Vostre Majesté de la communication qu'il vous playsoit luy faire de ce propos, lequel elle réputoit très honnorable et vrayement digne d'estre tenu entre princes, qui avoient bonne et vraye amytié ensemble, comme elle vous suplyoit de croyre que, de son costé, elle la vous portoit entière et parfaicte, et de bien bonne sœur; et qu'à ceste occasion elle se resjouyssoit, non guières moins, du beau serain que Dieu monstroit meintennant en voz affères, après tant de divers orages que vous y aviez souffertz, que si c'estoit pour elles mesmes, car aussi pensoit elle y participer. Et a suyvy à parler de ceste ambassade d'Allemaigne comme d'une chose qu'elle réputoit authoriser bien fort vostre grandeur: et puys est retournée à ce qu'elle avoit entendu de la louable et vrayment royalle norriture de la Royne; chose que je luy ay asseurée qui demeuroit très confirmée par les exemples qu'elle en monstroit, et que, non moins par effect que en tiltre, elle estoit Royne Très Chrestienne et Très Dévotte, et au reste tant de bonne grâce, doubce et débonnaire, et sans cérémonye, que Vostre Majesté n'avoit nul plus grand playsir que d'estre, jour et nuict, en sa compaignye.

A quoy elle m'a respondu que la recordation des amours du père et grand père luy faisoient ung peu craindre que vous les vouldriez imiter, et m'a révellé ung secrect de Vostre Majesté, lequel je confesse, Sire, que je n'avois pas sceu; et que néantmoins si vous continuez de rendre ainsi vostre parolle certayne et véritable, et estre bon mary, comme vous en avez desjà la réputation, qu'elle ne faict doubte que vostre règne n'en soit très heureux et éloigné de ces inconvénians et disgrâces, qui ont accoutumé de venir aux princes qui ne tiennent leur parolle, et à ceulx qui ne gardent leur loyaulté. Et a continué ce propos et plusieurs aultres, en termes bien fort honnorables de Voz trois Majestez très Chrestiennes et de Monseigneur vostre frère; lesquelz j'ay suyviz sans rien obmettre de ce que j'ay estimé convenir à vostre honneur et grandeur.

Et pour la fin, je luy ay faict voir vostre lettre, qui portoit sa satisfaction, laquelle elle a entièrement leue, et n'y a heu nulle partie qu'elle n'ayt bien considéré, et où elle ne se soit arrestée pour m'y faire de fort bonnes responces; lesquelles, en somme, sont: qu'elle remercye Dieu que Vostre Majesté commance de cognoistre son intention, laquelle elle peult jurer n'avoir jamais esté de vous vouloir offancer ny nuyre; ains d'avoir toutjours désiré la conservation de vostre authorité et l'establyssement de vostre grandeur comme d'elle mesmes; et que son malcontantement est seulement procédé de ce qu'elle ne s'est trouvée si aymée et bien vollue de Vostre Majesté comme elle pensoit le mériter, et qu'elle n'advouera jamais, quant bien on la mettroit sur la roue, qu'elle n'ayt heu occasoin de se douloir; mais la satisfaction en est meintenant si ample qu'elle vous en doibt de retour beaucoup de grandz mercys, et ne vouldroit n'avoir esté offancée; qu'elle vous remercye bien grandement du compte que vous voulez tenir de son parant, lequel elle a desjà dépesché pour se trouver à vostre entrée; (et le comte de Lecestre aussi a faict harnacher les haquenées, qui s'aschemineront devant;) et que ce luy est ung singulier playsir, que vous veuillez bien recepvoir son nouveau ambassadeur; que quant à celluy qui s'en retourne elle vous prie de croyre qu'il a faict toutjours toutz les meilleurs offices, pour l'entretennement de l'amytié, qu'il est possible, et qu'il en sera pour ceste occasion mieulx receu d'elle à son retour; qu'au surplus elle vous veult asseurer de la convalescence et bonne santé de la Royne d'Escosse, et que desjà elle a donné audience à ses depputez, avec lesquelz elle procèdera à faire le traicté aussitost que ceux de l'aultre party seront arrivez, qui sera dans huict ou dix jours au plus loing; et qu'il luy tarde, plus qu'à nulle personne qui vive, que cest affaire soit bientost accommodé.