Lesquelles siennes responces, Sire, j'ay miz peyne de luy gratiffier le plus que j'ay peu au nom de Vostre Majesté, et me suys ainsy licentié d'elle bien fort gracieusement. Et parce que j'ay trouvé une conformité de tout ce dessus en ceulx de son conseil, je ne puys sinon bien juger de la présente intention d'elle et d'eulx envers Vostre Majesté; et néantmoins cella sera cause que j'observeray de plus prez toutes choses pour voir si, soubz ceste apparance, il y auroit quelque chose de caché, qui soit contre vostre service; car, à ce que j'entendz, le mesmes comte de Lenoz, celluy de Morthon, et le lair de Glannes, viennent pour se trouver au traicté.

Au regard des différandz des Pays Bas, il n'en est rien venu par le dernier courrier, dont ceulx cy ne sont contantz, sinon qu'on a escript que le duc d'Alve n'a encores rien respondu au depputé d'Angleterre sur sa dernière proposition, parce qu'on pense qu'il est attendant sur icelle quelque ordre d'Espaigne. Sur ce, etc.,

Ce xvııȷe jour de janvier 1571.

Présentement l'on me vient de donner adviz que les Gueux ont recommancé la guerre en Flandres; ce qui feroit prendre assés de nouveaulx desseings à ceulx cy. Le Sr Guilhaume Lesley, bon subject de la Royne d'Escosse, parant de l'évesque de Roz, est venu avec les depputez de la dicte Dame; il estime avoir de bonnes intelligences icy, et se dict très dévot au service de Vostre Majesté.

A la Royne.

(Lettre à part.)

Madame, avant que monsieur le comte de Lestre me menât, dimanche dernier, en la présence de la Royne d'Angleterre, il m'entretint quelque temps sur le faict de la petite lettre, et je me plaigniz à luy qu'il estoit desjà trop divulgué, ce qu'il m'asseura n'estre procédé de la court, ains de ce qu'on voyoit n'y avoir rien de plus convenable; et, par ainsy, ung chacun en parloit; dont il vouloit sonder, à la vérité, l'intention de la dicte Dame et de ceulx de son conseil, affin de dresser, puys après, l'affaire en si bonne sorte que, s'il venoit à succéder, ou bien qu'il demeurast sans effect, il n'eust à raporter sinon contantement à chacun des costez; et qu'il me voulloit dire tout librement, que la dicte Dame ne s'estoit jamais monstrée disposée à prendre party, comme elle faisoit meintenant, par ce, possible, qu'elle s'y voyoit contraincte, pour les nécessitez de son royaulme; et que sur les privez propos, qu'il luy en avoit tenuz, elle n'avoit rien objecté que l'eage; à quoy il avoit respondu qu'il ne layssoit pourtant d'estre desjà homme: «Mais aussi, respondit elle, ne laisseroit il d'estre toutjour plus jeune que moy.»—«Tant mieulx sera ce pour vous,» avoit il respondu, en ryant. Et me pria le dict comte d'en toucher quelque mot à la dicte Dame, laquelle, à la vérité, a prins de fort bonne part toutz les motz que je luy ay proposez aprochans de cella; car je ne luy en ay poinct touché de plus exprès que de luy avoyr dict, sur le contantement que le Roy avoit de vivre en grand amytié et privaulté avecques la Royne, que je conseillerois à une princesse, qui vouldroit rencontrer un très parfaict et accomply bonheur de mariage, d'en prendre de la mayson de France.—A quoy elle m'a respondu que madame d'Estampes et madame de Vallantinois luy faisoient encores peur, et qu'elle ne vouldroit un mary qui ne l'honnorast seulement que pour Royne, s'il ne l'aymoit aussi pour femme.—A quoy j'ay réplicqué que celluy, dont j'entendois parler, entre les exellantes qualitez, dont il abondoit aultant que nul prince de la terre, il avoit celle péculière qu'il sçavoit extrêmement bien aymer, et se randre de mesmes parfaitement aymable.—«A la vérité, m'a elle respondu, il a tant de perfections en luy qu'on n'en ouyt jamais parler qu'avec grand louange.» Et, peu après que je fuz party d'avec la dicte Dame, Mr le cardinal de Chastillon vint parler longtemps à elle, dont je n'ay sceu ce qu'il luy dict; car, ny auparavant, ny despuys, nous n'avons conféré ensemble: mais voycy madame ce que j'ay aprins d'ailleurs et de fort bon lieu:

Qu'après qu'il fût retiré, la dicte Dame assembla ceulx de son conseil pour leur dire que le dict sieur cardinal luy avoit demandé trois choses: l'une, si elle estoit point libre de toute promesse pour se pouvoir maryer où elle vouldroit; l'aultre, si elle en vouloit prandre de ceulx de son royaulme ou bien ung estrangier; et la troisiesme que, au cas que ce fût ung estrangier, si elle vouldroit point accepter Monsieur, frère du Roy; et qu'elle luy avoit respondu qu'elle estoit libre, qu'elle ne vouloit point espouser de ses subjectz, et qu'elle vouloit de bon cueur entendre au party de Monsieur avec les condicions qui se pourront adviser. Sur quoy le dict sieur cardinal luy avoit dict qu'il avoit donques charge de luy en parler, et luy avoit présenté à cest effect une lettre de créance du Roy, et l'avoit priée que, de tant que l'affaire estoit de grande conséquence au monde, qu'elle le vollust communiquer à son conseil, premier que passer oultre; de quoy elle leur vouloit bien dire qu'elle n'avoit trouvé cella bon, et luy avoit respondu qu'elle estoit Royne Souverayne, qui ne deppendoit de ceulx de son conseil, ains eulx toutz d'elle, comme ayant leurs vies et leurs testes en sa main, et qu'ilz n'auseroient faire que ce qu'elle vouldroit; mais, de tant qu'il luy avoit représanté les inconvéniantz, qui avoient cuydé survenir à la feu Royne, sa sœur, d'avoir vollu tretter son mariage avec le Roy d'Espaigne sans ceulx de son conseil, elle luy avoit promiz de le leur proposer; dont vouloit que eulx toutz luy en donnassent promptement leur adviz.

Sur quoy, iceulx du dict conseil bayssans la teste, n'en y eust pas ung qui respondit ung seul mot, parce que le propos estoit nouveau à la pluspart d'eulx, sinon, au bout de pièce, ung des principaulx s'advancea de dire que Monsieur sembloit estre bien jeune pour la dicte Dame:—«Commant, respondit elle, prenant le mot en aultre sens, suys je pas encores pour luy satisfaire.» Et puys, suyvit à dire que le dict sieur cardinal, oultre la lettre de créance, avoit des articles à proposer, sur lesquelz elle estimoit estre bon de l'ouyr pour voir si les condicions pourroient estre acceptées; ce que ung chacun aprouva. Et pour lors, n'y eust rien davantaige sinon que, le lendemain, Dupin et le ministre du dict sieur cardinal furent là dessus en privée conférance plus de trois heures avec le secrétaire Cecille.

Duquel propos l'on me vouloit bien advertyr qu'il commançoit à courir une merveilleuse contention dans ce royaulme sellon les parciallitez de Bourgoigne, et sellon celles de la religion, et que aulcuns estimoient que la dicte Dame ne se servoit d'icelluy sinon pour la commodité de ses affaires, sans qu'elle eust aucune affection de se maryer; et, par ainsy, que je prinse garde que le Roy ne fût trompé et moqué. Et d'aultres, qui sont bien affectionnez au Roy, et portent le faict de la Royne d'Escosse, et mesmes les seigneurs catholiques, m'ont mandé qu'ilz demeuroient fort escandalizez que cest affaire se menast par le dict sieur cardinal, et qu'ilz voyoient bien que c'estoit plus pour accommoder le faict de ceulx de la Rochelle, que non celluy d'entre ces deulx royaulmes, à l'intérest des catholiques; dont ilz vouloient penser à leurs affaires, me priantz seulement de leur vouloir estre toutjours tel comme je sçavois qu'ils s'estoient, en temps et lieu, monstrez bons amys et serviteurs du Roy; et se sont esforcez de m'imprimer une grand jalouzie de ce que je n'estois participant de ce propos.