Madame, j'ay sceu que des quatre seigneurs que je vous escripviz, par ma précédante petite lettre, qui s'estoit assemblez pour dellibérer de ce qu'ilz avoient à conseiller à leur Mestresse touchant le party de Monseigneur vostre filz, le premier l'a plainement aprouvé comme très bon et très honnorable; le second l'a entièrement contradict, comme suspect à la religion protestante, plein de jalouzie aulx aultres princes, et très dangereux pour ce royaume; le tiers a assez suyvy ceste seconde opinion; et le quatriesme s'est joinct au premier, mais avec ung conseil assés dangereux: c'est qu'il a dict qu'il falloit, en toutes sortes, suyvre le propos, car si leur Mestresse estoit résolue de se marier et de ne vouloir point des siens, il n'y avoit nul prince si commode au monde pour elle que Monsieur, et qu'il ne falloit doubter que le mariage ne s'en ensuyvyst, avec l'honneur et advantaige d'elle et de son royaume: si, d'advanture, elle n'en avoit nul desir, encores sçavoit il le moyen comme, avecques le mesmes honneur et advantaige, après qu'on se seroit servy du propos, l'on le pourroit rompre sans offancer Monsieur, qui n'en demeureroit que bien affectionné à la dicte Dame, mais que tout le mal gré en tumberoit sur le Roy, par ce qu'il n'auroit vollu accomplyr les condicions; et s'en engendreroit une division entre les deux frères, qui ne seroit que utille à l'Angleterre. Ce n'est pourtant, Madame, que celluy, qui a donné ce conseil, n'ayt bonne affection au party, mais il est anglois, et possible il a proposé cella, affin qu'il se trouve tant moins de contradisans au présent desir de la dicte Dame, laquelle monstre cercher bien fort qui le luy veuille aprouver; et c'est cependant un adviz à Vostre Majesté pour divertyr que tel inconveniant n'adviegne.
J'ay cerché de sçavoir qu'est ce qui avoit réussy du dict conseil, et aulcuns de ceulx, qui ne sont encores bien résoluz s'ilz debvoient trouver le dict party bon ou mauvais, m'ont mandé que toutes les parolles et démonstrations de la dicte Dame et des siens ne sont que simulation, affin de pouvoir bientost tenir ung parlement là dessus, et tirer de l'argent des subjectz, et se meintenir en quelque réputation vers eulx et vers les princes estrangiers; et que pourtant l'on ne se doibt haster d'en parler plus avant, jusques à ce que l'on y voye quelque meilleur fondement; et que mesmes le comte de Lestre s'estoit de nouveau faict proposer à sa Mestresse par aulcuns des principaulx du conseil, qui avoit fort réfroydy le propos. D'aultres m'ont mandé que la dicte Dame persévéroit, et à bon esciant, et pour causes nécessaires, à se vouloir marier; et que, sur le partement de milord Boucard, entendant les diverses opinions que ceulx de son conseil avoient là dessus, elle les avoit assemblez pour leur dire, la larme à l'œil, que, si nul mal venoit à elle, à sa couronne et à ses subjectz, pour n'avoir espousé l'archiduc Charles, il debvoit estre imputé à eulx et non à elle; qui aussi estoient cause que le Roy d'Espaigne avoit esté offancé, et que le royaulme d'Escosse estoit en armes contre le sien, et qu'il n'avoit tenu aussi à eulx que le Roy n'eust esté beaucoup provoqué davantaige par leurs déportemens en faveur de ceulx de la Rochelle, si elle ne les eust empeschez; dont les prioit très toutz de luy ayder meintenant à rabiller toutz les maulx par ung seul moyen, qui estoit de bien conduyre ce party de Monsieur; et qu'elle tiendroit pour mauvais subject, et ennemy de ce royaulme et très déloyal à son service, qui aulcunement le luy traverseroit. Dont me vouloient bien asseurer que nulz, à présent, n'y ozoient plus contradire.
Je n'ay layssé, pour cella, de tenir fort suspect le comte de Lestre, à cause de l'adviz précédant, jusques à ce que luy mesmes, lundy dernier, s'est convyé à dyner en mon logis avec le marquis de Norampthon, le comte de Sussex, le comte de Betfort, milord Chamberlan, et aultres seigneurs de ceste court, tout exprès pour me venir compter comme les partisans d'Espaigne, qui craignent infinyement le mariage de Monsieur, et aussi le secrétaire-Cecille qui ne veult en façon du monde que sa Mestresse ayt ny luy, ny nul aultre mary que soy mesmes, qui est roy plus qu'elle, l'avoient fort instantment sollicitée de vouloir accepter le dict comte de Lestre comme celluy qui seroit de très grande satisfaction à tout le royaulme, et qu'elle mesmes l'avoit pryé de les en remercyer; mais il luy avoit respondu que, quant le temps luy estoit bon, ils luy avoient esté contraires, et meintenant que le temps ne luy servoit plus ilz monstroient de luy ayder, et qu'ilz ne faisoient cella, ny comme bons serviteurs d'elle, ny comme vrays amys à luy, ains pour interrompre le propos de Monsieur; par ainsy, qu'elle l'excusât s'il ne leur en sçavoit nul gré, ny leur en randoit nul mercys. Et a adjouxté qu'il espéroit que les amys pourroient plus en cecy que les adversayres. J'ay donné instruction, Madame, d'aulcunes aultres particullaritez là dessus au Sr de Vassal, comme à ung gentilhomme, que je tiens fort secrect et fidelle, qui vous en rendra bon compte; et sur ce, etc.
Ce vıe jour de febvrier 1571.
DIRA LE Sr DE VASSAL A LEURS MAJESTEZ, oultre les choses susdictes:
Que, despuys quelque temps en çà, la Royne d'Angleterre a déclaré qu'elle se vouloit maryer, et a monstré que ce sien desir estoit fondé sur une tant raysonnable et quasi nécessaire occasion que plusieurs, qui souloient opinyastrer le contraire, commencent d'en parler, à ceste heure, aultrement; néantmoins, sur ce qui ne se peult bien dicerner encores, si elle le veult à bon esciant, ou bien si elle le veult ainsy donner à croyre, et sur la diversité des partys ausquelz elle pourroit entendre, et des condicions qui auroient à se requérir, non seulement ceulx de son conseil, mais ceulx de sa noblesse, et presque toutz ses principaulx subjectz en sont en grand contention entre eulx, et se bandent desjà en plusieurs conseils et assemblées secrectes pour en tretter, sellon que le desir, ou de pourvoir à la religion protestante; ou d'ayder à la catholique; ou de préjudicier aulx tiltres prétendus de la succession de ce royaulme; ou de favoriser les affaires de la Royne d'Escosse; ou de nourryr amytié avec la France; ou bien de confirmer plus que jamais celle de Bourgoigne; ou de n'innover rien au présent estat de ce royaulme, qui est doulx à plusieurs, pousse les ungs et les autres à interrompre ou bien advancer le propos.
Néantmoins, pour estre encores ceste matière trop peu meure, la dicte Dame réserve la tenue de son parlement jusques en may ou juing, pour en mieulx dellibérer, lequel aultrement debvoit estre convoqué en ce moys de janvier, sur la nécessité d'avoir argent; car l'Allemaigne et l'Escosse, despuys deux ans, luy ont assés espuysé ses finances; et l'interruption du commerce n'a permiz qu'elle les ayt peu remplyr, bien que, en certain propos, elle m'a naguières donné entendre qu'elle avoit heu si peu de nécessité, que encores n'avoit elle aulcunement touché aulx deniers du Roy d'Espaigne.
Par lettres, naguières venues de dellà la mer, de divers lieux, l'on est en diverses opinions, en ceste court, des choses d'Allemaigne; car les ungs mandent que le duc d'Alve a intelligence avec le duc de Sualsambourg, pensionnaire du Roy d'Espaigne, contre la ville de Hembourg, parce qu'elle a receu le commerce des Anglois, et est encores pleyne de leurs merchandises, et si, a favorisé les pratiques du prince d'Orange, et forny argent pour icelles contre les Pays Bas.
Les aultres escripvent que les princes et capitaines, qui lèvent gens en Allemaigne, s'entendent avec le dict de Sualsambourg et avec le comte de Vuandeberc, et que, soubz colleur, l'ung d'assiéger Hembourg pour le roy de Danemarc, et l'aultre de recouvrer ses terres, ilz se préparent toutz deux, et le roy de Dannemarc aussi, à l'entreprinse des Pays Bas, avec le secours que le Prince d'Orange, beau frère des trois, doibt admener d'Allemaigne; et que icelluy roy de Dannemarc dellibère d'interrompre toutz les trafficz d'Ostrelan, et des régions froydes, aulx Flamans; et mesmes leur serrer une rivière, par où ilz ont accoustumé de recouvrer leurs bledz et aultres provisions, affin de commancer, de bonne heure, à leur retrancher vivres.
Et adjouxtent que Monsieur, frère du Roy, n'est que bien disposé à ceste entreprinse pour recouvrer ceste portion des dicts Pays Bas, qui apartient à la couronne de France; et qu'il a suplié le Roy de luy permettre de faire ung essay pour en agrandir son appanaige, et d'y employer la gendarmerye, et ce grand nombre de gens de guerre, qui sont meintennant en France, mesmes que les Françoys ne desirent rien tant que cella; s'apercevans enfin des tromperies et simulations du Roy d'Espaigne et de ses ministres, et murmurans que les jours ont esté advancez à sa dernière femme, Fille de France, par mauvais trettement qu'elle a reçeu avecques luy, dont j'ay merveilleusement rejetté tout le contenu de cest article, quant on m'en a parlé;