Nécessité de se prémunir en France contre l'expédition qui se prépare en Allemagne.—Secours d'argent et de munitions que l'on se dispose à envoyer d'Angleterre à la Rochelle.—État des affaires en Écosse après le meurtre du comte de Murray.—Armement fait à Londres que l'on pourrait craindre de voir diriger contre Calais.—Divisions qui se continuent entre les seigneurs d'Angleterre.—Offre faite au roi de la part d'un seigneur anglais.—Mémoire sur les affaires générales d'Angleterre et d'Écosse.—Regret éprouvé par Élisabeth de la mort de Murray.—Dispositions prises en Angleterre pour mettre le royaume en état de défense, et fournir de l'argent aux protestants de France.

Au Roy.

Sire, ayant miz peyne de vériffier l'adviz que, par mes précédantes, du xıııe du présent, je vous ay mandé touchant certains deniers, qu'on presse la Royne d'Angleterre de fornyr en Allemaigne sur l'acquit de ses debtes, afin que les princes protestans s'en puyssent accommoder au payement de leurs levées, je tiens pour asseuré, (nonobstant que la dicte Dame et les siens facent démonstration toute au contraire, et que Mr l'ambassadeur d'Espaigne, qui n'a moins suspect en cest endroict ce qui s'en pourchasse au nom du prince d'Orange, que moy la sollicitation de ceulx de la Rochelle, n'en ayt encores rien descouvert,) que néantmoins la chose est desjà toute conclue, ainsy que j'ay baillé, par instruction, à ce mien secrétaire, de le fère particullièrement entendre à Voz Majestez; et semble, Sire, que ne debvez plus demeurer sur le doubte si les Allemans descendront ou non, mais vous préparer comme pour leur résister et pour leur empescher l'entrée de vostre royaulme; à laquelle dellibération, de fornyr deniers, j'entans que la dicte Dame a beaulcoup résisté, comme celle qui ne s'en vouloit auculnement despourvoir; mais elle n'a sceu comment enfin s'excuser de n'acquicter son debte et fère tout ensemble playsir à ses amys, sans qu'il luy coste que la seule advance de l'argent qu'elle doibt, dont elle demeure quiete; et néantmoins luy sera dans quelques moys rembourcé. J'ay d'ailleurs envoyé soigneusement enquérir, par les portz de ce royaulme, s'il y auroit aulcun congé, ou permission, d'enlever pouldres et monitions pour la Rochelle; et m'a l'on raporté qu'à la vérité il n'y a nulle expresse permission de cella, mais qu'aulcuns merchans ont bien achapté secrectement des bledz et des chairs en ce pays, et ont faict venir de Nuremberg, de Hembourg et d'Anvers, des pouldres, des armes, des beuffles et choses semblables pour les envoyer à la Rochelle, afin de faire leur profict; à quoy j'essaye bien de les empêcher, mais ils nyent que ce soit pour la Rochelle; néantmoins j'ay adverty ceulx de ce conseil que Vostre Majesté déclairera de bonne prinse tous les vaysseaulx qu'on trouvera retournans du dict lieu. Les choses d'Escoce se racontent en diverses façons, mais l'on tient pour la plus vraye que le comte de Morthon s'est vollu ingérer au gouvernement du pays en qualité de régent; et que plusieurs des grandz s'y sont opposés, et ont si bien relevé le nom de leur Royne que son auctorité y est pour ceste heure la plus recogneue; et que le duc de Chatellerault est encores prisonnier et resserré davantaige pour la souspeçon du murtre du comte de Mora; que Ledinthon est hors de pryson; que les principaulx des deux factions ont convenu de laysser courir, pour ceste heure, le seul exercisse de la religion nouvelle dans le pays, et que pour l'establissement des affères l'on assemblera les Estatz, où s'espère que le retour et restablissement de leur Royne sera requiz.

J'entans que ceulx cy arment plus de vaysseaulx que les deux que j'ay mandé par mes précédantes, tout au long de la coste d'ouest, pour garder que nulz navyres estrangiers puissent aller ny venir en Escoce, espéciallement à Dombertran. Sur ce, etc.

Ce xvııe jour de febvrier 1570.

Je viens, tout à ceste heure, d'estre adverty que ceulx cy sont après à ordonner ung grand armement des navyres de guerre de ceste Royne et aultres de ce royaume, pour une grande entreprinse, qu'ilz veulent exécuter avec intelligence du prince d'Orange, qui les doibt ayder de ses vaysseaulx qu'il a en mer, sous la charge du Sr de Olain et du bastard de Briderode; et espèrent aussi se prévaloir de ceulx de la Rochelle. Aulcuns soupeçonnent que ce soit sur Callais, dont j'ay réouvert le pacquet pour y adjouxter cest article, encor que je ne l'aye plus avant vériffié. J'ay aussi présentement receu les deux dépesches de Vostre Majesté, du xxvııe du passé et du sixiesme d'estuy cy, par un mesme courrier, sur lesquelles je verray bientost ceste Royne, et ne changeray rien pour la venue d'icelles en ceste dépesche.

A la Royne.

Chiffre.—[Madame, la division continue toutjour en ce royaume, et le malcontantement croyt de plus en plus ez cueurs des principaulx et des Catholiques, parce que les gouverneurs, qui sont des moindres et toutz protestans, procèdent insolentement contre eulx; dont ne peult estre que bientost l'altération ne s'en monstre bien grande, et que la cause de la religion, celle de la Royne d'Escoce, celle des seigneurs prisonniers, et encores celle de l'incertaine succession de ce royaulme, qui ont chacune leurs partisans, ne produyse de divers effectz; en quoy je mettray peyne de tenir le nom du Roy le plus relevé que je pourray, et qu'il n'y en ayt point de plus respecté que le sien.

X.... m'est venu trouver, sur les dix heures de nuict, pour me dire que, s'il playt au Roy de le recepvoir, il passera très vollontiers à son service, avec une si bonne entreprinse en main que, quant Sa Majesté la vouldra exécuter, il la trouvera très utille pour sa grandeur, adjouxtant plusieurs occasions de son malcontantement et de celluy des principaulx seigneurs de ce royaulme. Sur quoy, ne saichant s'il venoit pour m'essayer, j'ay respondu que je ne sçavois que le Roy eust aultre intention que fort bonne à l'entretennement de la paix avec la Royne d'Angleterre et avec son royaulme; mais, parce que toutes ses prétencions et desirs ne me pouvoient estre cognuz, je ne fauldrois de l'advertir de ce qu'il me disoit, et qu'il pouvoit bien considérer que Sa Majesté avoit à se douloir, aussi bien que luy, de ceulx qui gouvernoient en ce royaume; et qu'à ceste occasion il le pourroit bien accepter et l'employer à s'en revencher ensemble; dont il m'a dict qu'il viendra, dans quelque temps, sçavoir la responce que Vostre Majesté m'aura faicte]. Sur ce, etc.