XCIe DÉPESCHE
—du XXVIe jour de febvrier 1570.—
(Envoyée exprès jusques à Callais par Lepecoc.)
Opinion générale répandue en Angleterre que la paix sera prochainement conclue en France.—État des affaires en Flandre.—Incertitude sur les nouvelles d'Écosse; nécessité d'envoyer un prompt secours dans ce pays.—Réclamation des Anglais contre la conduite qui est tenue à leur égard en Bretagne.—Vives instances de Marie Stuart pour obtenir un secours de France.
Au Roy.
Sire, après avoir, le xxe de ce moys, amplement discouru à la Royne d'Angleterre en quel estat estoient demourées les choses avec les depputez de la Rochelle, lorsque Vostre Majesté m'a commandé de luy en parler, et que la dicte Dame m'eust prié de luy laysser le mémoire des condicions que vous leur offriez, lesquelles elle ne fit semblant de les trouver que bien fort raysonnables, et qu'elle ne voyoit plus aulcune difficulté en cella, sinon possible ung peu de l'asseurance, à cause de l'infraction des précédantz traittez, elle manda, le jour d'après, Mr le cardinal de Chatillon pour les luy communiquer; et ne sçay encores, Sire, ce qui en fut débattu entre eulx, sinon qu'on m'a adverty que le dict Sr cardinal dict que la Royne de Navarre, plus de douze jours auparavant, luy en avoit en substance mandé le contenu, à la mesure que les depputez, durant le pourparlé, le luy escripvoient, et qu'il faisoit grand difficulté que la paix se peult conclure là dessus, qu'il ne leur fût en quelque chose mieulx satisfaict, et en quelque aultre plus seurement pourveu. Je mettray peyne de sçavoir si la dicte Dame a trouvé fondement en sa dicte difficulté, veu qu'elle m'a dict que ses plus sçavantz prescheurs maintenoient, par tesmoignages de l'escripture saincte, que nulle eslévation contre son prince, ny mesmes pour la conscience, peult estre juste ny raysonnable.
Il semble qu'on ayt icy assés d'opinion que la paix se conclurra, et néantmoins je n'entendz qu'on révoque l'ordonnance des deniers pour Allemaigne, bien qu'aulcuns estiment que les levées de gens de guerre sont retardées pour attandre quelle fin le dict traitté prendra; et se parle beaulcoup plus, à ceste heure, des aprestz du prince d'Orange que de ceulx de Cazimir, et qu'encores que en Flandres ne s'en face aulcun semblant, que néantmoins le duc d'Alve ne laysse de pourvoir secrectement à ses affères; dont ceulx cy ont quelque adviz de ses aprestz, et mesmes tiennent pour assés suspectz ceulx qu'ilz entendent qu'il faict pour la mer, qui ne peuvent, ce leur semble, estre dressez contre le dict prince; et par ainsy, doubtent que ce soit contre eulx, mais ilz monstrent de ne les craindre guières. La composition des deniers et merchandises, arrestées par deçà sur les subjectz du Roy d'Espaigne, se poursuyt toutjours. Il est vray qu'il semble qu'on attand la responce d'une dépesche, que le duc d'Alve, après le retour du Sr Chapin en Flandres, a faicte au Roy son Mestre sur ceste affère, qui n'est encores venue.
Je ne puys avoir certitude des présentes choses d'Escoce, et semble que le Sr Randolf mesmes, qui est sur le lieu de la part de ceste Royne, ne peult comprendre quelles elles sont, et qu'il en escript confuzément. Le comte de Lenoz se prépare toutjours pour y aller; mais il creinct quelque malle adventure par dellà, et n'ayant la dicte Royne d'Escoce faulte d'adviz en ses propres affères, elle nous a faict tenir celluy que je vous envoye duquel nous mettrons peyne d'en avoir plus grande vériffication; et d'aultant qu'avec icelluy vous verrez, Sire, l'instance qu'elle me prie de vous fère pour son secours, il ne sera besoing de le vous exprimer davantaige, si n'est pour vous dire, Sire, que peu d'ayde à ce commancement vous pourra espargner les frays d'ung grand secours, que possible cy après vous y vouldriez avoir envoyé; lequel, ou n'y pourra lors passer, ou n'y viendra jamais assés à temps. Je ne sçay si, suyvant mes précédantes lettres, ceste Royne vouldra entendre à quelque bon expédiant avec la dicte Royne d'Escoce, elle m'a faict démonstration d'y estre assez bien disposée; mais la dicte Royne d'Escoce a trop d'ennemys en ceste court.
La dicte Royne d'Angleterre m'a faict dellivrer trois Françoys qui estoient prisonniers à Colchester, et m'accorde ordinairement, et fort libérallement, les provisions de justice que je luy demande pour voz subjectz. Il est vray que ceulx de son conseil m'ont faict escripre par le juge de l'admyraulté que, s'il n'est faict rayson à trois Anglois, qui vont pourchasser la restitution de leurs biens à Granville en Bretaigne, qui leur a esté deux et trois foys desnyée, que les Bretons ne s'esbahyssent plus s'ilz n'ont dellivrance des biens qui leur seront prins ou arrestez par deçà; vous supliant, Sire, mander au Sr de La Roche, cappitaine du dict Granville, qu'il les leur face dellivrer, et que dorsenavant Vostre Majesté commande estre mieulx pourveu à l'administration de la justice aux dicts Anglois en Bretaigne, qu'ilz disent qu'ilz n'y en ont heu jusques icy; et sur ce, etc.