Le comte de Lestre, en une privée conférance qu'avons heu ensemble, m'a dict que la Royne, sa Mestresse, avoit esté naguières pressée par ceulx de son conseil de prendre party, affin de remédier tout à ung coup à plusieurs difficultez qui se présentent en son royaulme, et qu'elle, de son costé, s'estoit monstrée, encores ce coup, aussi dégoustée de mariage, comme toutes les aultres foys qu'on luy en avoit cy devant parlé; mais enfin elle leur avoit respondu que, si pour annuller les divers tiltres qu'on prétend à sa succession, lesquelz mettent en division son royaulme, elle estoit contraincte de se maryer, qu'elle est toute résolue de n'espouser point de ses subjectz.
Je luy ay respondu qu'il sçavoit bien que Leurs Majestez Très Chrestiennes avoient toutjours heu désir que ce fût luy qui tint ce lieu, et que ceste leur bonne vollonté continue encores, dont ne failloit sinon qu'il regardât comment les y employer; que de ma part je luy serviray de bon cueur; que le temps sembloit fère pour luy, parce que tout le royaulme plyoit meintennant au désir de la dicte Dame, et les principaulx qui estaient travaillez concouroient toutz à luy complayre, pourveu qu'il fit quelque chose pour eulx; et la Royne d'Escoce, qui pouvoit assés dans ceste isle, favorisoit ses nopces, s'il favorisoit sa restitution; et quoy qu'il y eust, puysqu'il estoit ainsy advancé en la bonne grâce de la dicte Dame, qu'il advisât de prendre ce premier lieu, et à tout le moins de ne le laysser aller à nul, qui ne luy sache le bon gré de l'y avoir miz.
Il m'a rendu plusieurs bonnes parolles de mercyement, pour les mander de sa part à Leurs Majestez, et, après m'avoir touché ung mot de l'extrême déplaysir, que la Royne, sa Mestresse, avoit du mariage de la Royne d'Escoce avec le duc de Norfolc, il m'a prié qu'en une de mes audiences, je face venir à propos à la dicte Dame que, pour obvier aulx inconvénians où elle et son royaulme pourront tumber par les diverses prétencions de sa succession, qu'ung chacun estime qu'elle feroit bien de se maryer, et que le Roy avoit toutjour desiré que, s'il ne pouvoit pour luy ou les siens avoir ce bien, que au moins, pour évitter la jalouzie de quelque aultre party estrangier, ce fût quelque bien heureulx de ce royaulme qui y parvînt, ce que je ne luy ay reffusé de fère; mais j'attendray là dessus le commandement de Leurs Majestez.
XCIVe DÉPESCHE
—du IXe jour de mars 1570.—
(Envoyée exprès jusques à Callais, par Olyvier Cambernon.)
Affaires d'Écosse.—Crainte de l'ambassadeur que tous ses efforts ne puissent empêcher la guerre d'éclater.—Son désir de voir donner satisfaction sur les diverses plaintes d'Élisabeth contre la conduite tenue à l'égard des Anglais en France.—Mission du Sr de Garteley.—Arrêt prononcé contre milord de Lomeley.—Nouvelles des Pays-Bas.
Au Roy.
Sire, quant j'ay dépesché le Sr de Sabran devers Vostre Majesté, le ııııe de ce moys, je l'ay instruict, le plus particullièrement que j'ay peu, de l'estat des choses qui se passent icy, lesquelles continuent en l'apareil de guerre, qu'il vous aura dict, de lever toutjours soldatz en ceste ville de Londres et ez envyrons, pour les envoyer au North; et dilligenter l'aprest des navyres; et fère les provisions pour iceulx; et cercher deniers de toutes partz, bien que la malladie, intervenue là dessus, de Mr le comte de Lestre, a donné quelque peu de retardement aulx dellibérations de ce conseil, lequel ne s'est assemblé durant son grand mal, mais à présent il se porte bien; et aussi que toutz en ces choses ne se sont trouvez d'accord en ceste court, néantmoins j'entends qu'on y a résoluement conclud l'entreprinse d'establyr, par toutz les moyens qu'on pourra, le gouvernement d'Escoce ez mains de ceulx qui ont relevé la part du comte de Mora, parce qu'ilz se monstrent fort contraires aulx fuytifz d'Angleterre; et se soubmettent à la protection de ceste Royne; et luy demandent le comte de Lenoz pour régent; qui sont choses qu'elle trouve bonnes, et qui sont conformes à ce qu'elle desire pour tenir le dict royaulme divisé, et avoir toutjour l'une des partz à sa dévotion. Je ne sçay si l'assemblée des Estatz, qu'on attandoit au dict pays le ııııe du présent, aura esté tenue, et si elle aura heu nul effect; il ne s'en dict encores rien, et croy qu'il sera bien tard, quant j'en auray des nouvelles, car l'on tient les passaiges bien fort serrez.