LXXXIe DÉPESCHE

—du IVe jour de janvier 1570.—

(Envoyée jusques à Callais par Jehan Vollet.)

Audience accordée par la reine d'Angleterre à l'ambassadeur de France.—Désir du roi de rétablir la paix en son royaume.—Satisfaction qu'il éprouve de ce que les troubles du Nord paraissent apaisés en Angleterre.—Protestation d'Élisabeth qu'elle ne désire rien tant que la réunion des églises.—Instances de l'ambassadeur en faveur de Marie Stuart.—Explications sur la conduite qu'il a dû tenir dans cette négociation.—Nouvelles arrivées à Londres sur l'état des affaires des protestans en France.—Nouvelles des troubles du Nord; déroute des comtes de Northumberland et de Westmorland.

Au Roy.

Sire, j'ay faict entendre à la Royne d'Angleterre que, pour la bonne estime que Voz Majestez Très Chrestiennes ont de sa bonne et droicte intention en l'endroit de voz affères et de la tranquillité de vostre royaulme, vous n'avez sitost veu donner ung peu de commancement et ouverture à la paciffication des troubles et guerres d'iceluy, que vous ne m'ayez incontinent commandé de le luy notiffier, affin que, devant toutz les aultres princes vos alliez, elle ayt le plaisir d'entendre que les choses s'acheminent par la voye qu'elle a désiré; et ainsy, luy particullarisant ce qui est advenu à la reddition de Sainct Jehan d'Angely, et les propos que le sieur de La Personne vous a tenuz, avec la vertueuse responce de Vostre Majesté, laquelle elle a vollu curieusement lyre par deux foys, j'ay suivy à luy dire: qu'encor que vous ayez grand occasion de vous rescentir des choses mal passées, du costé de ceulx de la Rochelle, de ce qu'ilz ont mené une très viollante et dangereuse guerre dans vostre royaulme, et y ont introduict les armes et armées estrangières, à la grand ruyne de vos bons subjectz; et qu'il soit maintenant en vostre pouvoir de prendre par force toutes les places qu'ilz tiennent, et de poursuyvre et venir bien à boult du reste qui est encore en campaigne; néantmoins vous aymez mieulx uzer envers eulx de la clémence toutjour accoustumée à vostre couronne, et plus usée de vostre règne, que de nul de toutz voz prédécesseurs, et les regaigner par doulceur, que de les mener à l'extrémité d'ung chastiment, espérant qu'ilz auront tant plus de regrect de leurs deffiances passées, et persévèreront dorsenavant plus constantment en la confiance, fidellité, et amour qu'ils doibvent à Vostre Majesté, leur prince naturel, que moins ils espéroient d'estre jamais receuz en vostre bonne grâce, laquelle néantmoins vous ne leur avez différée d'ung seul moment, aussitost qu'ilz ont offert de s'humilier et de se remettre en vostre obéyssance.

La dicte Dame, d'ung visaige joyeulx, m'a respondu qu'à ceste heure me voyoit elle, et oyoit mes propos, de trop meilleure affection qu'elle n'avoit faict despuys ung an, et qu'elle rendoit grâces à Dieu d'avoir miz au cueur de Voz Majestez Très Chrestiennes, et pareillement en ceulx de vos subjectz, de retourner à ce mutuel bon ordre de vostre bénignité envers eulx et de leur subjection envers vous; qu'elle vous remercye mille et mille foys de luy avoir, ainsy soubdainement et particullièrement, faict entendre en quoy les choses en sont, ès quelles elle vous desire tant de bien et de bonheur que vous les puissiez effectuer à vostre grand advantaige et au repoz de toute la Chrestienté; et que, si son moyen y peult servyr de quelque chose, elle le vous offre de tout son cœur, bien qu'elle ne peult fère que ne porte quelque envye au bonheur de celluy qui a sceu si oportunéement mettre en avant ce sainct et desiré propos, qu'il ayt heu meilleur rencontre que quant, d'aultre foys, elle a entreprins d'en parler; et qu'elle n'a regrect sinon à ce que voz subjectz peuvent monstrer au monde que, pour leur avoir esté viollé vostre propre éedict de la paciffication, tant par attemptatz contre leurs vies, que par contraires lettres contre l'exercisse de leur religion, ilz ayent heu quelque aparante coulleur de prendre les armes; non que pourtant elle aprouve qu'ilz ayent bien faict, car plustost s'en debvoient ils estre allez, et qu'il est tout certain que de quelles persuasions qu'on luy ayt usé, qui n'ont esté petites, sur la justiffication de leur cause, elle ne les a jamais volluz secourir.

Je luy ay répliqué que tout le tort de ceste guerre se manifeste en ce que ceulx de l'aultre party, en leur plus grande résistance, se trouvent vaincuz par vos forces, et sont par vostre clémence surmontez en leur humillité, et que cella vous faict prendre meilleure espérance de voir bientost remiz vostre royaulme en son premier estat et grandeur; adjouxtant, afin de parler de la réunion du sien, que ce que je luy ayt dict de ceste réconcilliation de vos subjectz, Voz Majestez desirent qu'elle le preigne pour ung tesmoignage que, comme vous estes correspondant à son desir sur le bien de vostre royaulme, qu'aussi bien le serez vous sur le bien et paciffication du sien, et sur ce que vous entendrez bientost que ceste eslévation, qui a apparu en son pays du North, est esteinte ainsi que je le vous ay desjà mandé.

La dicte Dame, usant là dessus de beaucoup de mercyementz, m'a fort prié de vous assurer que toute ceste guerre du North est véritablement achevée, et que le comte de Northomberland, se retirant en Ecosse, est tumbé ez mains du comte de Mora; que le comte de Vuesmerland s'en est fouy seul, et abandonné des siens, aux montaignes des frontières; et que plus de cinq cents gentishommes des leurs sont prins, le reste discipé, et plusieurs exécutez; et qu'elle ne prendroit que pour une risée toute ceste entreprinse, tant elle a esté folle et légière, n'estoit qu'il luy faict mal au cueur qu'il s'y soit trouvé meslé ung seul homme de qualité.—«Car jamais subjectz, dict elle, n'eurent moins d'occasion que les siens de mouvoir choses semblables contre leur prince.»

Et luy ayant seulement répliqué ce mot: «c'est qu'il est fort à craindre que, tant que la division de la religion durera, que l'on sera toutz les ans à recommancer,» elle m'a soubdain respondu qu'à la vérité, puisque les Protestans commancent de proposer entre eulx, assavoir s'il y a aucune cause pour laquelle l'on puisse, sellon Dieu et conscience, se soubstraire de l'obéyssance d'ung prince, et le démettre de son estat; ainsy que le Pape, de son costé, déclaire aussi les estats de ceulx, qu'il tient pour scismatiques ou hérétiques, toutz comis et vacquans; elle estime que toutes les couronnes de la Chrestienté sont assez mal asseurées, et que, de sa part, elle ne se montrera jamais opiniastre de ne se conformer aulx aultres princes chrestiens, quant Dieu leur aura mis au cueur de procurer, toutz ensemble, la réunyon de l'esglyze de Dieu.