CIIe DÉPESCHE
—du XVIIIe jour d'apvril 1570.—
(Envoyée exprès jusques à la court par Jos, mon secrétaire.)
Détail de ce qui s'est passé en Écosse après le meurtre du comte de Murray.—Assemblée des états à Lislebourg.—Espoir du rétablissement des affaires de Marie Stuart, si son parti est promptement secouru par la France.—Nouvelles de la Rochelle et de Flandre.—Nécessité de faire la paix en France, et de s'opposer avec vigueur aux projets de l'Angleterre sur l'Écosse.—Conséquences désastreuses qu'aurait pour la France la réunion de l'Écosse à l'Angleterre.—Avis secret donné à Catherine de Médicis.—Mémoire. Résolutions arrêtées dans le conseil d'Angleterre.—Dessein que l'on suppose au roi d'attaquer l'Angleterre aussitôt après la pacification.—Projet imputé au cardinal de Lorraine de vouloir faire périr Élisabeth et Cécil par le poison.—Dissensions causées dans le conseil par la rivalité des enfans de Hereford et de Marie Stuart, comme héritiers présomptifs de la couronne d'Angleterre.—Mémoire secret. Communications confidentielles venues des Pays-Bas sur les projets de mariage des filles de l'empereur avec le roi de France et le roi d'Espagne, et de Madame, sœur du roi, avec le roi de Portugal.—Desseins secrets du duc d'Albe.
Au Roy.
Sire, jusques à ceste heure, je n'ay peu mander rien de bien certain à Vostre Majesté du costé d'Escoce, à cause que la Royne d'Angleterre, sentant les diverses affections que les siens portent aulx choses de dellà, a miz bon ordre qu'il n'en puisse venir nouvelles sinon à elle, et de tenir icelles bien secrettes; mais ung des moyens que nous avons essayé pour en sçavoir a réuscy; par lequel une lettre est arrivée à la Royne d'Escoce, du xıxe de mars, d'ung de ses bons subjectz qui luy escript, que bientost après que le comte de Mora a esté tué, ceulx de son party se sont efforcez de tenir une assemblée à Lislebourg, le vııe de febvrier, pour establyr de rechef la forme du gouvernement à leur poste, au nom du petit prince. A quoy aulcuns d'entre eulx, mesmes qui estoient desjà retournez en leur première bonne affection vers leur Royne, aydez du desir du peuple qui demandoit la convocation généralle des Estatz, y ont donné empeschement, estant par le layr de Granges, et sir Jammes Baffour formée une opposition, laquelle n'a esté de peu de moment: car par là l'on a cogneu que le chasteau de Lislebourg, duquel le dict de Granges est capitaine tenoit pour la dicte Dame et que les choses avoient esté conduites en façon que dès lors une assemblée généralle fut publiée, au ıııȷe de mars ensuyvant, au mesmes lieu de Lislebourg, en laquelle la pluspart de la noblesse s'estoit trouvée, réservé aulcuns des Amilthons pour la souspeçon du murtre du dict de Mora, et réservé le comte d'Arguil, qui n'avoit passé plus avant que Glasco, et que les deux partz ne s'estoient pourtant guières meslée l'une avecques l'aultre; ains avoient tenu leurs assemblées séparées, sinon quelquefoys que les amys et partisans de la Royne avoient condescendu de convenir avec aucuns des aultres en la maison du secrétaire Ledinthon, qui estoit mallade, pour tretter de certaines particullaritez; et qu'enfin n'y avoit esté faicte plus grande détermination, que de assigner une aultre nouvelle assemblée au mesmes lieu, au premier jour de may prochain, de laquelle assemblée à venir les bons serviteurs de la dicte Dame ne pouvoient prendre aulcune bonne espérance, s'il n'aparoissoit premier pour elle quelque bonne faveur et assistance par dellà, ou de France, ou de Flandres, ainsy que ceulx qui estoient demeurez fermes en la foy et obéyssance de la dicte Dame, l'avoient toutjour espéré: car ceulx du contraire party s'asseuroient d'estre favorisez et secouruz, dans le temps, par la Royne d'Angleterre et d'hommes, et d'argent, pour maintenir l'authorité du jeune Roy et la religion nouvelle dans le pays, ainsy que Randolf, son ambassadeur, les en asseuroit; et qu'il estoit bien vray que le comte d'Atil, milord de Humes, le ler de Granges, le secrétaire Ledinthon, et plusieurs aultres qui avoient esté du contraire party, se déclaroient meintennant estre de celluy de la dicte Royne d'Escoce; et le dict Ledinthon pratiquoit encores d'y admener le comte de Morthon, avec lequel il en estoit bien avant en termes; et que les fuytifz d'Angleterre estoient aussi toutz déclairez pour elle et pour la religion catholique, mesmes le comte de Northomberland, qui avoit commancé de tretter de son rappel avec le dict Randolf pour sortyr de pryson, avoit, par la persuasion du dict Ledinthon, demeuré ferme en son premier propos, de sorte que les aultres restoient bien foybles dans le pays; mais qu'il estoit certain que les deniers et les forces d'Angleterre les relèveroient et leur mettroient toutes choses en leur main, si quelque aultre main bien forte ne s'y trouvoit opposante pour la dicte Royne d'Escoce; et contenoit aussi la dicte lettre que l'abbé de Domfermelin estoit dépesché par ceulx du contraire party devers ceste Royne, et que les aultres avoit advisé d'envoyer conjoinctement Robert Melin devers elle, pour la prier de moyenner par son authorité une bonne réconciliation dans le pays et en oster la division, affin que les estrangiers n'y fussent par les ungs ou par les aultres appellez, au grand détriment de la paix et du commun repos des deux royaumes.
Lesquelles susdictes nouvelles, Sire, nous tenons pour plus vrayes, que nulles aultres qu'on nous ayt encores raportées; et sur icelles la Royne d'Escoce m'a prié de fère aulcuns offices envers la Royne d'Angleterre, pour l'exorter à l'entretennement des trettez, et de ne rien attempter par son armée au préjudice d'iceulx, ce que j'ay desjà faict, et y incisteray encores bien fermement; et que je veuille aussi fère entendre de sa part à Vostre Majesté qu'elle et son royaulme, qui sont l'ung et l'aultre de vostre alliance, pourront estre facillement remédiez à ceste heure par le secours qu'il vous a pleu luy accorder, pourveu qu'il vienne promptement, sellon que les choses sont encores en fort bonne disposition; de quoy elle vous supplie très humblement, mais que si vostre dict secours luy deffault, qu'il adviendra deux grandz inconvénians, qui vous seront non guières moins dommageables qu'à elle; l'ung, que les affères siens et de ses subjectz, qui sont proprement vostres et ceulx de la religion catholique, recepvront ung préjudice et détriment perpétuel dans son pays; l'aultre, que, pour se rachapter de la pryson où elle est et recouvrer son estat et sa liberté, elle sera contraincte de mettre le prince d'Escoce, son filz, ez mains des Anglois.
Voylà, Sire, quand aulx affères de ceste pouvre princesse, qui sont si pressez par la dilligence que ceste Royne faict de haster toutjour son armée vers l'Escoce, qu'on pense que dans deux moys elle aura achevé son entreprinse, et n'est sans soupeçon qu'elle veuille fortiffier Dombarre, ou Aymontz, ou quelque aultre lieu dans le pays, veu les pyonniers qu'elle y envoye.
Au surplus, Sire, certainz petitz discours qu'on a envoyés imprimez de la Rochelle font aulcunement mal espérer ceulx cy de la conclusion de la paix de vostre royaulme. Néantmoins la Royne d'Angleterre monstre toutjour de la desirer, bien que quelcun m'a dict que si elle estoit déjà faicte, que la dicte Dame yroit plus retenue ez choses d'Escoce, et n'y procèderoit sinon ainsi que vous le vouldriez, mais qu'elle pense, durant le pourparlé d'icelle, avoir exécuté ce qu'elle prétend. Il semble par aulcuns propos qu'on m'a raporté du Sr de Lombres que les pratiques du prince d'Orange en Allemaigne ne sont mortes et que bientost il s'en manifestera quelque chose; dont les Flamans, qui sont icy, desireroient la paix de France, affin que la guerre fût transférée en leur pays. Sur ce, etc.
Ce xvıııe jour d'apvril 1570.