Discussions dans le conseil d'Angleterre.—Résolution qui a été prise d'éviter la guerre avec la France.—Mise en liberté de l'évêque de Ross.—Audience.—Communication donnée à Élisabeth de l'état des négociations sur la paix en France.—Vive insistance de l'ambassadeur pour obtenir que les Anglais se retirent d'Écosse, et que Marie Stuart soit rendue à la liberté.—Nécessité où se trouve le roi de prendre les armes pour défendre les Écossais.—Explication donnée par Élisabeth des motifs qui ont dû la forcer à envahir l'Écosse.—Résolution du conseil.—Accord touchant l'Écosse. Traité conclu, sauf la ratification du roi, entre l'ambassadeur et la reine d'Angleterre, contenant les conditions sous lesquelles la reine consent à retirer son armée d'Écosse, et à négocier la restitution de Marie Stuart.
Au Roy.
Sire, despuys la déclaration que Vostre Majesté m'a commandé de fère à la Royne d'Angleterre touchant la Royne d'Escoce et son royaulme, je n'ay cessé de la presser bien fort qu'elle y vollût prendre ung présent expédiant, et voyant que desjà je l'y trouvois ung peu disposée, j'ay instantment sollicité les amys de ne laysser réfroydir la matière; lesquels ont tant faict que, nonobstant l'audacieuse opposition des adversayres, dont les ungs ne se sont peu tenir d'user de parolles insolentes, et les aultres se sont expressément absentez pour y cuyder mettre du retardement, le conseil a esté tenu là dessus; auquel, entre aultres choses, j'entendz qu'il a esté résolu, par l'opinion de la dicte Dame, plus que par celle de nul des siens, qu'il falloit en toutes sortes éviter d'avoir la guerre avec Vostre Majesté; et qu'ayant bien cogneu par mes propos qu'indubitablement l'on y viendroit, et que mesmes les Françoys seroient bientost en Escoce, si son armée passoit plus avant en pays, et s'il n'estoit bientost prins quelque expédiant sur les affères de la Royne d'Escoce, qu'elle vouloit que, tout présentement, l'on y advisât.
Sur quoy, ceulx qui nous sont contraires n'ont failly de luy remonstrer que, pour estre le propos de la paix de vostre royaulme plus près d'estre rompu que conclud, vous n'aviez garde d'envoyer meintennant en Escoce les gens qui feroient bien besoing à vostre propre défance; et que, si vous entrepreniez d'y en envoyer, ainsi que je le donnois entendre, qu'il failloit qu'elle fît sortir ses navyres, qui sont toutz pretz, en mer, pour vous empescher, et qu'ilz ne voyent qu'il y eust encores nulle occasion qui la deubt divertyr de la première dellibération.
Les amys, au contraire, prenans fondement sur ce qu'il falloit évitter d'avoir la guerre avec Vostre Majesté, ont asseuré, par la cognoissance qu'ilz ont des choses de France, que les Françoys ne fauldroient d'entrer en Escoce, si vous entendiez, Sire, que les Anglois y prinsent pied; et que, de jetter leurs navyres dehors, il fauldroit, s'ilz rencontroient la flotte françoyse, qu'ilz la combatissent, et que la guerre se commenceroit trop plus ouvertement en ceste sorte contre la France, que quant les Françoys seroient descendu en Escoce, lesquelz ne seroient lors prins que pour auxiliaires: mais que le meilleur estoit qu'elle commençât de tretter avec l'évesque de Roz et avec moy de quelque bon accommodement là dessus.
Laquelle opinion ayant prévalu, l'évesque de Roz a esté, le deuxiesme jour après, appellé, avec lequel ceulx de ce conseil ont entamé les choses que je vous ay escriptes le xxıȷe de ce moys; et despuys, sa liberté luy a esté ottroyée: bien que la dicte Dame ne luy a encores permiz de parler à elle. Et par mesme moyen elle avoit advisé que je serois mandé, mais les adversaires l'en divertirent, sur quelque poinct de réputation, qu'ilz lui représentoient, qu'il valloit mieux attandre l'ocasion que je y vinse de moy mesmes; et luy célébrèrent cependant bien fort la ropture de la paix, et mesmes firent que, sur la confirmation de ce que Mr Norrys en avoit escript, Mr le cardinal de Chatillon fut convyé en court, qui disna avec la dicte Dame; mais le lendemain je vins devers elle, et ne volluz, pour aulcuns respectz, lui monstrer les articles que Vostre Majesté m'avoit envoyez des dernières offres faictes aulx depputez, mais pour luy oster l'opinion que le propos de la dicte paix fût rompu, et pour remédier les choses qui pressoient en Escoce, je luy diz que, vous ayant la Royne de Navarre et les Princes, ses filz et nepveu, faict fère des supplications et requestes plus amples que ne portoient les premiers articles que leur aviez accordez, et ayant Vostre Majesté miz en considération les infinys maulx que vostre royaulme, despuys dix ans, a quasi continuellement souffertz par les horribles guerres, que ces troubles ont produicts; que, pour obvier à plus grandz inconvénians, vous aviez bien vollu condescendre à la pluspart de leurs dictes requestes, et me commandiez de luy dire que vous vous estiez de tant plus eslargy envers eulx, que vous vouliez qu'il aparust au monde, et nomméement à la dicte Dame, comme aussi Dieu vous estoit tesmoing, que vous n'aviez nulle chose plus à cueur que de réunyr toutz voz subjectz en bonne amytié, et esgallement trestoutz les conserver; et qu'en ce que leur aviez ottroyé de nouveau y avoit tant de quoy se contanter pour l'exercisse de leur religion, pour l'accommodement de leurs affères, et pour la seureté de leurs personnes, sans aparance aulcune de deffiance à jamais, que vous ne pensiez qu'ilz se peussent tant oublyer qu'aussitost que messieurs de Biron et de Malassize le leur auront faict entendre, qu'ilz ne l'acceptent; qui sont deux de vostre conseil que Vostre Majesté a renvoyé devers eulx pour en sçavoir la résolution; et que faisant, de rechef, ung bien exprès office de mercyement envers elle pour la bonne affection qu'elle a monstré avoir à la paciffication de vostre royaulme, je la requisse, de vostre part, de deux choses, lesquelles elle estoit tenue de vous accorder: la première, que, si par ces grandes et plus que raysonnables offres, il advenoyt qu'il ne fût besoing que Vostre Majesté lui donnast la peyne de se travailler à les leur fère recepvoir, ains que d'eulx mesmes ilz se disposent d'humblement les accepter, qu'il luy playse néantmoins vous garder bien entière ceste sienne bonne vollonté, laquelle, ou soit que vous ayez la paix, ou qu'il vous faille continuer la guerre, vous l'estimerez très utille, ainsy que l'avez toutjour estimée très honnorable pour vous; la seconde, que, s'ilz estoient si obstinez qu'ilz ne s'en vollussent aulcunement contanter, ains vollussent persévérer en leur viollente entreprinse, qu'elle veuille ainsy juger d'eulx comme de gens qui aspirent, et néantmoins sont bien loing d'abattre l'authorité de leur Roy et prince naturel; et qu'elle les veuille tout aussitost déclairer non seulement indignes de sa faveur et protection, mais très dignes qu'ilz soyent poursuyviz et réprimez par les justes armes et d'elle et de toutz les honnorables princes qui vivent aujourd'huy au monde.
La dicte Dame, d'ung visaige fort joyeulx et contant, après plusieurs mercyemens de la privée communication, que luy faisiez de voz affères, m'a dict que les choses, à ce qu'elle voyoit, estoient en meilleurs termes qu'on ne le luy avoit dict, et qu'elle desiroit toutjour que la fin s'en ensuyvyst sellon le bien et repos de vostre royaulme; et qu'elle pensoit bien qu'il pouvoit y avoir des considérations que, possible, Vostre Majesté estimoit toucher et à sa réputation, et au debvoir de ses subjectz, qu'ilz acceptassent d'eulx mesmes vos offres, sans y estre induictz par la persuasion de nul autre prince, ce qu'elle sera très ayse qu'il puisse ainsy advenir; mais si, d'advanture, il y intervient aulcune difficulté, qu'elle vous réservera toutjour ceste vollonté et affection qu'elle vous a offerte pour s'y employer à toutes les heures, que vous cognoistrez qu'il en sera besoing, avec aultant de désir de vous y conserver les avantaiges, qui vous sont deuz, comme si elle avoit l'honneur que vous fussiez son propre filz.
Sur lequel propos je l'ay layssée assés discourir, et estant peu à peu venue d'elle mesmes à parler de la bonne affection que vous monstrez luy porter, j'ay suyvy à luy dire que c'est ce qui vous faisoit plus de mal au cueur, qu'estant vostre dellibération de persévérer constantment en son amytié, vous ne pouviez toutesfoys estre jamais bien ouy d'elle sur les affères de la Royne d'Escoce, et que vous vouliez bien dire que c'estoit, par grand force et à vostre très grand regrect, que vous estiez contrainct d'avoir là dessus différant avec elle, et que vous estiez hors de toute coulpe de l'altération qui en pourroit venir entre vous, et des maulx qui s'en pourroient ensuyvre au monde; qu'ayant Vostre Majesté, despuys l'aultre foys que j'avois parlé à la dicte Dame, entendu ce qui avoit succédé en Escoce, vous me commandiez de luy dire que, désormais, vous aviez, de vostre part, satisfaict à toutz les debvoirs et paysibles offices, en quoy vous pouviez estre obligé envers son amytié; d'avoir premièrement exorté la Royne d'Escoce de luy donner tout le contantement d'elle et toute la satisfaction sur ses affères, et luy réparer, à son pouvoir, toutes les affères qu'elle luy pourroit redemander; et puys à elle, de vouloir condescendre à telles raysonnables condicions envers la dicte Dame, pour sa liberté et restitution, comme elle mesmes pourroit juger estre honorables, advantaigeuses et bien seures pour elle et pour sa couronne, non toutesfoys esloignées de l'honnesteté et modération qui doibt estre gardée entre telles princesses, avec offre que vous les feriez accomplyr; dont estimiez que, non seulement il vous estoit meintennant faict tort d'estre rejetté et reffuzé là dessus, mais encores grand injure, de ce que, sans respect de voz offres et remonstrances, elle avoit commencé de procéder par la force, de fère le gast, de brusler, de raser les maysons des gentishommes et usé de toutes voyes d'hostillité dans l'Escoce; que pourtant, oultre ce que je luy avois dict, par voz lettres du xıȷe d'avril, je n'obliasse rien de ce que je verroys par voz présentes, du ıııȷe de may, estre de vostre intention de prier et exorter la dicte Dame qu'au nom de vostre commune amytié, et de la paix, alliance et confédération d'entre Voz Majestez et vos couronnes, elle vollust retirer ses forces hors du dict pays et n'en y plus envoyer; et que je vous résolusse promptement de ce qu'en aurez à espérer, et en quelle vollonté je pouvois cognoistre qu'elle estoit meintennant envers la liberté et restitution de la Royne d'Escoce, parce que, allantz ses affères de mal en piz, vous commandez de cognoistre qu'il vous falloit désormais prendre les dilays, dont l'on luy usoit, pour manifestes reffuz; et que vous me tanciez bien fort de quoy je vous avois longuement entretenu sur les bonnes parolles de la dicte Dame; et qu'en lieu de la modération que je vous avois promiz d'elle envers la Royne d'Escoce, vous voyez qu'il n'avoit succédé qu'ung grand commancement de guerre; que meintennant elle me mettoit encores en une plus grand peyne commant vous pouvoir satisfaire sur ce que, de nouveau, j'avois entendu qu'elle avoit envoyé deux mille harquebouziers au comte de Morthon jusques à Lislebourg; en quoy je la prioys de considérer que, puysqu'elle avoit ainsy baillé son secours aulx ennemys de la Royne d'Escoce, avec lesquelz elle n'a nulle confédération, que vous estimeriez vous estre beaucoup plus loysible de bailler le vostre aulx amys de la dicte Dame, laquelle vous estoit très estroictement alyée; et que je ne sçavois si desjà il y avoit des compaignies embarquées, et que pourtant je luy voulois bien fère, de rechef, la mesmes instance que dessus de vouloir retirer ses dictes forces affin de ne vous contraindre d'user de plus grandz, extraordinaires et violantz remèdes, que vous ne vouliez essayer en choses qu'ussiez jamais à démeller avec elle.
La dicte Dame, se trouvant en grand perplexité de ce propos, m'a respondu que, despuys ma précédante audience, elle avoit toutjour estimé que son armée seroit retirée à Barvyc, et me pouvoit jurer que de ceste segonde entreprinse il n'y avoit que vingt quatre heures qu'elle en avoit receu l'advis par le comte de Sussex; qui luy mandoit qu'il avoit esté contrainct d'en user ainsy, parce que le duc de Chastellerault avoit retiré les rebelles d'Angleterre, et les avoit introduictz au propre conseil d'Escoce, et ne luy avoit jamais vollu fère aulcune bonne responce, ou de les randre, ou de les habandonner; et que pourtant vous, Sire, ne debviez trouver mauvais qu'elle poursuyvît par dellà une entreprinse qui touchoit tant à son honneur.
Je luy ay toutjour grandement incisté de retirer ses dictes forces, et qu'au reste elle poursuyvyst la reddition de ses dicts rebelles par une aultre meilleure sorte de quelque honneste traicté avec la dicte Royne d'Escoce; sur quoy elle m'a bien dict beaucoup de bonnes parolles, mais non qu'elle ne l'ayt ainsy lors vollu accorder: de quoy estant sur l'heure entré en conférence avec les seigneurs de son conseil, avec remonstrance des inconvénians qui s'en pourroit eusuyvre, j'ay esté, le jour après, contremandé de la dicte Dame pour me trouver de rechef avec eulx; avec lesquelz j'ay enfin arresté les choses que Vostre Majesté verra par ung mémoire à part, lesquelles m'ont esté après confirmées par la dicte Dame; et Vostre Majesté aussi, s'il luy playt, les confirmera: et je mettray peyne qu'il en sorte quelque bon effect, bien que j'entendz, Sire, que, nonobstant cella, la dicte Dame a ordonné sortir promptement six de ses grandz navyres, avec douze centz hommes dessus, pour garder la mer; par ce, à mon adviz, que son ambassadeur l'a certainement advertye qu'il y a des gens toutz prestz en Bretaigne pour passer en Escoce; et elle vouldroit bien que ceste démonstration les retînt. Sur ce, etc. Ce xxvııe jour de may 1570.