Détails d'audience.—Changement de conduite de la reine d'Angleterre.—Ses plaintes contre le pape.—Sa colère contre Marie Stuart et l'évêque de Ross.—Insistance de l'ambassadeur pour que le traité touchant l'Écosse reçoive son exécution.—Déclaration d'Élisabeth qu'elle va donner les ordres nécessaires à l'effet de faire retirer ses troupes, et qu'elle consent à traiter de la restitution de Marie Stuart.—Motifs secrets qui font agir la reine d'Angleterre.—Nouvelles des protestans de France; leur désir d'en venir prochainement à une bataille décisive.

Au Roy.

Sire, il n'est advenu sinon, ainsy que je l'avois pencé, que je trouverois à ceste heure la Royne d'Angleterre aultrement disposée que lorsque je parlay à elle, le xxe du passé, non toutesfoys ez choses qui sont particullières de Vostre Majesté, car en celles là m'a elle respondu comme les aultres foys; c'est de desirer toutjour la paix de vostre royaulme et que son ambassadeur luy puisse bientost mander la conclusion d'icelle, estant bien marrye qu'on la va ainsy prolongeant; et qu'elle vouldroit bien sçavoir si tout ce que les aultres, de leur costé, disent que Vostre Majesté leur a offert est vray; et, quoy que soit, que, comme Chrestienne, elle desire que vous les accommodiez en leur religion, et, comme Royne, qu'ilz vous randent entièrement ce qu'ilz doibvent à vostre authorité.

A quoy je luy ay satisfaict, sellon que la lettre de Vostre Majesté, du dernier du passé, m'a baillé ample argument de respondre au tout, avec ung sommaire récit de l'estat de votre armée, soubz la conduicte de Mr le mareschal de Cossé, et des exploictz que Mr le mareschal de Danville a faictz du costé du Languedoc; ce qui n'a esté sans parler des aprestz d'Allemaigne et des nopces du Cazimir, par manière toutesfoys de me demander ce que j'en sçavois: et je n'ai obmiz de mencionner aussi les levées du duc Jehan Guillaume de Saxe et de Bronsouyc, comme elles commançoient de bransler pour Vostre Majesté.

Et a la dicte Dame faict venir, par deux foys, à propos de me dire que l'Empereur luy a naguières escript avec aultant d'abondance, d'affection et de bienveuillance, comme au contraire le Pape s'est esforcé de luy donner ung bien mauvais salut par une sienne bulle, en laquelle il l'appelle flagiciorum serva; mais que c'est chose de quoy elle ne se soucye guières, sinon qu'elle pense que tant d'estranges et insolantz désordres, qu'on voyt advenir, présagent bientost la fin du monde; et, avec un rire extraordinaire, m'a compté la façon dont mylord de Morlay, estant désembarqué à Donquerque, a demandé de parler au bourgemestre de la ville, se faisant ung des plus avancez et des plus illustres seigneurs d'Angleterre.

Et se sont jusques là toutz noz propos passez bien fort gracieusement; mais, quant c'est venu à toucher du faict de la Royne d'Escoce, il est bien mal aysé, Sire, que je vous puisse dire en combien de façons la dicte Dame a monstré qu'on l'avoit de nouveau exaspérée et aigrie contre elle et contre l'évesque de Roz; car luy ayant seulement suyvy la teneur de voz lettres avec les honnestes satisfactions qui y sont, elle, en commémorant ses bienfaictz vers sa cousine, m'a récité les offances vieilles et nouvelles qu'elle a receu d'elle et de ses ministres, et qu'elles luy estoient si griefves que, si elle les eust tenues aussi vériffiées, il y a ung moys, comme elle faict meintennant, elle n'eust heu garde d'entrer en nul tretté des affères de la dicte Dame avec moy; et qu'elle entendoit que, nonobstant le dict tretté, Vostre Majesté faisoit embarquer quelques gens en Bretaigne pour envoyer à Dombertrand, ce qu'elle remettoit bien à vostre discrétion, et vouldroit qu'il fût vray, car ne fauldroit plus parler d'accord; toutesfoys qu'elle pence que c'est parce que je vous ay mandé l'acheminement de ces harquebuziers, que le comte de Sussex avoit envoyez au comte de Morthon, en quoy je eusse bien faict de ne me haster de le vous escripre sans en parler à elle ou à son secrétaire, qui m'eussent faict entendre que ce n'estoit aulcunement pour se mesler des droictz du royaulme entre la Royne d'Escoce et son filz, mais pour s'opposer à ceulx qui favorisoient et recepvoient ses rebelles, et pour donner ayde à ceulx qui les vouloient chasser; que, en ce que je lui avois dict que les Escouçoys estoient après à vous sommer de leur envoyer secours par vertu de voz alliances, qu'elle croyoit bien que Ledinthon, qui avoit esté le plus traystre de toutz à sa Mestresse, conseilloit meintennant de ce fère, mais qu'elle pense que Vostre Majesté n'escoutera de si meschantz subjectz que ceulx là, et ne vouldra pour eulx oublyer une si rescente preuve d'amytié, comme est celle qu'elle vous a monstrée ez présentes guerres de vostre royaulme, d'avoir rejecté toutes les persuasions qu'on luy a faictes, et toutes les occasions qu'on luy a offertes, d'y pouvoir fort incommoder voz affères, et porter ung grand proffict aulx siens; que, de ce que son ambassadeur vous avoit requiz de n'envoyer voz forces en Escoce avec l'asseurance qu'elle n'y envoyeroit point les siennes, que je croye fermement que tout ce qu'elle vous aura mandé ou qu'elle vous mandera par luy, elle l'acomplyra, mais qu'il fault considérer la distance des lieux, et qu'il n'est possible de si tost exécuter une parolle comme elle est dicte; qu'elle remercye Vostre Majesté du commandement que m'avez faict de ne m'espargner d'aller jusques vers la Royne d'Escoce, s'il est besoing, pour l'exorter qu'elle luy veuille fère d'honnestes offres, et icelles acomplyr et inviolablement observer; qu'elle ne fait doubte qu'elle ne promette assés, mais qu'elle ne tiendra jamais; et que l'évesque de Roz est desjà allé devers elle pour luy parler, qui me relèvera de ceste peyne, duquel toutesfoys elle ne peult plus espérer aulcun bon office, et que hardyment la Royne d'Escoce envoye ung aultre ministre, car celluy là ne parlera jamais plus à elle.

De toutz lesquelz propoz de la dicte Dame, plains de courroux, voyant que je ne pouvois recuillyr rien de certain, je luy ai demandé s'il luy playsoit point accomplyr les deux choses, qu'elle m'avoit naguières promises; de procéder dilligentment à la restitution de la Royne d'Escoce et de retirer ses forces hors de son pays.

La dicte Dame, intermélant plusieurs aultres propos, m'a enfin respondu que, pour l'honneur de Vostre Majesté, elle continuera et paraschèvera le tretté avec la dicte Dame aussitost qu'elle luy aura faict entendre son intention sur ce que l'évesque de Roz luy aura dict; me touchant, en passant, que d'aultres foys elle luy avoit escript que, s'il n'estoit trouvé bon de la remettre avec magnifficence et aparat en son pays, qu'elle estoit contante qu'on l'envoyât privéement comme une qui retournoit aulx siens; en quoy elle a toutjours vollu pourvoir que ce fût avec seureté de sa vie: et quant à retirer ses forces, que je donne toute asseurance à Vostre Majesté que, suyvant sa promesse, le comte de Sussex les a desjà révoquées à Barvych, hormiz quelque peu de gens, qu'il a miz à la garde de deux chasteaux; lesquelz elle ne dellibère randre, qu'elle ne soit satisfaicte des outraiges que luy ont faict ceulx à qui ilz apartiennent.

A cella je luy ay répliqué que ce ne seroit retirer ses forces que de laysser garnyson dans deux chasteaulx, et que je la pouvois asseurer que Vostre Majesté ne s'armeroit jamais pour maintenir les rebelles d'Angleterre, ainsy qu'elle, de son costé, disoit ne s'armer aussi contre les droictz de la Royne d'Escoce: néantmoins de tant que ceste alliance d'Escoce, qui a duré neuf centz ans à vostre couronne, vous abstreinct d'assister meintennant l'auctorité de la Royne d'Escoce, vostre belle sœur, contre ses propres rebelles; et y voulant elle, en mesmes temps, poursuyvre les siens, qu'enfin vous viendriez aulx armes et à la guerre entre vous contre votre propre vouloir et intention; et que vous aviez trop plus de rayson de mettre garnyson dans Dombertrand que elle d'en tenir dans Humes et Fascastel.

Elle allors m'a respondu qu'elle ne sçavoit, à la vérité, comment le comte de Sussex en a usé, ny quelles gens il a layssé dans ces chasteaulx; mais que tout cella se pourra accommoder par le tretté, et qu'elle desire bien sçavoir quelle responce Vostre Majesté me fera, et ce que vous aurez respondu à son ambassadeur sur ce qu'elle, a dernièrement tretté avec moy.