Message de la reine d'Angleterre, afin que le roi soit sur-le-champ averti qu'elle se considérera comme dégagée de sa parole si l'expédition française, destinée à porter des secours en Écosse, sort des ports de Bretagne.—Désir de l'ambassadeur que l'on ajourne cette expédition.—Nouvelles d'Allemagne, où tout se prépare pour donner d'importans secours aux protestans de France.—Lettre secrète à la reine-mère. Dispositions prises par les protestans de France, en Angleterre et en Allemagne, dans le but de continuer la guerre avec vigueur.
Au Roy.
Sire, les responces et adviz, que je vous ay escript despuys trois jours, m'ont semblé estre assez pressez pour les vous debvoir fère sçavoir par ung courrier exprès, comme j'ay faict; et meintennant, Sire, je suys instantment requiz par la Royne d'Angleterre de vous en dépescher encores ung, tout présentement, pour vous notifier ce que, par ung sien secrétaire, nommé maistre Sommer, elle m'a envoyé dire jusques en mon logis: c'est qu'elle avoit bonne souvenance des choses naguières accordées entre elle et moy, touchant la Royne d'Escoce, et qu'elle estoit preste de les acomplyr tant à continuer et paraschever le tretté avecques elle, que à révoquer ses forces hors de son pays, comme desjà elle les avoit faictes retirer à Barvyc; mais que, ayant très certain advertissement comme il s'embarquoyt des compaignies en Bretaigne pour les envoyer de dellà, qu'elle vouloit bien déclairer à Vostre Majesté que, si elles y passoient, elle se tenoit, d'ors et desjà, quicte et deschargée de la promesse qu'elle m'avoit faicte, et qu'elle exploicteroit dans le dict pays par son armée, qui est encores entière et en estat, tout ce qu'elle verroit estre expédiant et à propos pour son service; et qu'elle continueroit de retenir la Royne d'Escoce là où elle est, sans plus entendre à nul tretté avecques elle; et, de tant que cella importoit beaulcoup à vostre commune amytié, à laquelle elle avoit regrect d'y veoir intervenir ceste altération, me prioit que je vous en voulusse promptement advertir par homme exprès, qui peult retourner en dilligence, affin que je l'en peusse résouldre.
Et bien, Sire, que j'aye respondu au dict Somer que j'avois freschement reçeu une responce de Vostre Majesté, laquelle j'yrois aporter à la dicte Dame, et j'espérois qu'elle la contenteroit, il n'a layssé pourtant de percister que je debvois dépescher promptement devers Vostre Majesté; qui est l'occasion du voyage de ce mien secrétaire, par lequel je vous suplieray très humblement, Sire, que, en voz propos à l'ambassadeur d'Angleterre et en voz apretz de Bretaigne, il vous playse monstrer toutjour que vous estes prestz d'entretenir ce qui a esté accordé en vostre nom à la dicte Dame, et de différer l'embarquement et passaige de vostre secours en Escoce, jusques à ce qu'aurez veu ce qui succèdera du tretté qu'elle a commancé avec la Royne vostre belle sœur; et qu'elle veuille achever de retirer la garnyson qui est demeurée dans Humes et Fascastel, comme elle a desjà retiré le principal de ses aultres forces du pays, nonobstant que vous rescentiez beaucoup ce dernier exploict de ses gens, qui ont abattu quatre maysons du duc de Chastellerault et brullé toutz ses villaiges.
Et après, Sire, que j'auray parlé à la dicte Dame sur la bonne responce, que m'avez commandé luy fère par vostre dépesche du xe du présent, je feray entendre ce que j'auray peu comprendre de ses propos, tant sur ce faict de la Royne d'Escoce que sur ce que la dicte Dame peult avoir sceu des choses d'Allemaigne: d'où j'entendz qu'elle a freschement receu lettres, qui lui parlent de l'acheminement de l'Empereur à Espire pour la diette; et comme la Royne d'Espaigne passe oultre vers les Pays Bas, laquelle deux mil chevaulx allemans viennent accompaigner jusques à Nimeguen, où le duc d'Alve la doibt aller recepvoir, et qu'elle meyne deux de ses petitz frères pour les passer en Espaigne, (au lieu des deux aisnez) qui s'en retourneront sur les mesmes vaysseaulx, qui la seront allez conduyre; et que les nopces du Cazimir ont été accomplyes, où se sont trouvez trèze mil chevaulx, lesquelz on tient pour chose asseurée que s'acheminent incontinent en France, au secours de Messieurs les Princes et Amyral; que les trois électeurs laycs se sont liguez ensemble pour s'oposer aulx décrectz qui pourroient estre faictz ou contre leur religion, ou contre les libertez d'Allemaigne; et qu'il semble encores que c'est principallement pour empescher que l'Empereur ne puysse fère créer son filz roy des Romains, non sans quelque esbahyssement commant celluy de Brandebourg s'est joinct à cella, veu qu'il est pensionnaire à six mil escuz par an du Roy d'Espagne, et qu'il s'est toutjours monstré amy et serviteur de la mayson d'Austriche; et que aus dictes nopces du dict Cazimir a appareu quelque désordre de l'ung des deux ducz Jehan de Saxe, Frédéric ou Guillaume, qui sur quelque débat a vollu tuer le comte Pallatin; et que quelque homme Gantoys a esté prins et exécuté pour avoir confessé qu'il estoit venu à la dicte assemblée, pour donner un coup de pistollé au prince d'Orange. De toutes lesquelles nouvelles, Sire, celle de la descente de ces Allemans en votre royaulme me semble considérable, parce qu'il y a grand aparance qu'on l'exécutera, si la paix ne se conclud bientost; et j'en ay icy de grandz indices, et pareillement d'une armée de mer, qui se prépare par ceulx de la nouvelle religion, de bon nombre de vaysseaulx pour fère une descente de deux ou trois mil hommes en quelque lieu de Normandie, Bretaigne ou Guyenne; et ne monstrent qu'ilz espèrent encores, en façon du monde, la dicte paix, bien que, tout à ceste heure, l'on me vient de dire qu'il a esté semé quelque bruict à la bource de ceste ville qu'elle est desjà conclue. Sur ce, etc.
Ce xxıe jour de juing 1570.
A la Royne
(Lettre à part du dict jour.)
Madame, ce n'est tant pour satisfère à la Royne d'Angleterre, que je vous envoyé présentement ce mien secrétaire, comme pour vous aporter ceste mienne lettre à part, par laquelle je veulx bien asseurer Vostre Majesté que, sur la créance du messagier de Mr l'Admyral, duquel je vous ay naguières faict mencion, il a esté tenu, dez dimanche dernier, entre les principaulx, qui sont icy, de la nouvelle religion, Françoys et Flamans, ung conseil bien fort secrect; duquel, à la vérité, je n'ay pas bien descouvert toutes les dellibérations, mais ceulx cy sçay je bien de certain, c'est que, incontinent après la tenue du dict conseil, il a esté dépesché de par eulx, coup sur coup, deux messagiers en Hembourg, pour y aporter les lettres de responce et de crédict, que de longtemps ilz se sont pourveuz icy pour fère leurs payemens en Allemaigne; et que c'est pour fère incontinent marcher leurs nouvelles levées; et qu'ilz sont après à ordonner deux d'entre eulx pour les aller trouver, affin de les conduyre et leur servyr de mareschaulx de camp, jusques à ce qu'ilz seront arrivez en l'armée des Princes; et estiment le nombre des dicts Allemans non moindre que de douze à quinze mil chevaulx; et pour ordonner aussi ung général de mer, d'entre les gentilhommes qui sont icy, pour l'envoyer bientost fère une descente de deux mil cinq centz hommes, en quelque lieu de Normandie ou Bretaigne, où ilz ont intelligence; et que desjà les vaysseaulx, les vivres et tout l'apareilh de l'entreprinse est prest à la Rochelle, où s'yront joindre les vaysseaulx du prince d'Orange, qui sont en ceste coste, et encores deux toutz nouveaulx qu'ung sien serviteur a heu, despuys deux jours, permission d'aller armer et équiper à Amthonne. Et semble qu'il y ayt icy aulcuns gentishommes françoys qui, à regrect, feront ce voyage, et que, si Vostre Majesté les vouloit gratiffier et les retirer au service du Roy, ilz habandonneroient très vollontiers l'aultre party, lequel aultrement ilz sont contrainctz de suyvre; vous suppliant très humblement, Madame, de ottroyer au gentilhomme, pour qui le sieur de Vassal vous aura parlé, la seureté qu'il vous demande, laquelle j'estime que reviendra au proffict de vostre service. Et faictes semblant, Madame, s'il vous playt, que vous n'avez heu ces adviz de moy, aultrement il sera dangier que je ne vous en puysse plus mander, s'ilz cognoissent que j'aye tant de notice de ces affères; car les dicts de la nouvelle religion sont bientost advertys de tout ce que le Roy, et Vous, et Monseigneur, dictes et faictes; et mesmes l'on m'a asseuré que, en France, oultre ceulx de l'aultre party, il y en a aulcuns, lesquelz on ne m'a poinct nommez, qui ne sont point déclairez de leur costé, qui toutesfoys sont respondans de la paye de ces reytres, qui doibvent venir.
Par ainsy, Madame, considérant l'estat des choses, et le peu de confiance que Voz Majestez doibvent mettre en rien qui soit que en Dieu seul, et en vous mesmes; et que la descente du Cazimir vous doibt estre très suspecte, pour l'alliance du duc Auguste, qui ne l'a prins pour son gendre pour sa présente grandeur, ains possible pour celle où il aspire par les troubles des aultres estatz; et que la Royne d'Angleterre ne fauldra d'incliner à leur entreprinse; je ne puys que prier Dieu bien fort dévottement qu'il vous doinct, Madame, à bientost conclurre la paix, et la conclurre telle que la descente des Allemans en soit bien certainement divertye, et Voz Majestez exemptes de toute surprinse, déception et dangier. Et sur ce, etc.