—du XIIIe jour de juillet 1570.—
(Envoyée exprès jusques à Dièpe par Jehan Girault.)
Audience accordée par la reine d'Angleterre à Mr de Poigny, envoyé vers elle pour négocier la mise en liberté de Marie Stuart, et son rétablissement.—Nouvelles d'Écosse.—Insistance de l'ambassadeur pour qu'Élisabeth refuse toute protection aux protestans de France, s'ils ne consentent pas à accepter les conditions offertes par le roi.
Au Roy.
Sire, nous avons esté, despuys quatre jours en çà, trouver la Royne d'Angleterre à Otland, laquelle a monstré de recepvoir, avec playsir, les lettres et recommendations, que Voz Majestez lui ont faictes présenter par Mr de Poigny, et l'a receu à luy mesmes bien fort favorablement; dont, après aulcuns bien honnestes propos, de l'ayse qu'elle avoit d'entendre de voz bonnes nouvelles et vostre retour en bonne santé vers les quartiers qui sont plus près d'icy, elle a commancé de lyre assés hault voz lettres; sur lesquelles monstrant de s'esbahyr de l'occasion que luy mandiez du voyage du dict Sr de Poigny, que ce fût à l'instance de son ambassadeur, elle nous a dict, tout clairement, qu'elle n'avoit point donné ceste charge à son ambassadeur, ainsy qu'il se pourroit bien vériffier par la minute des lettres que, despuys deux moys, elle lui avoit escriptes: et le Secrétaire Cecille, lequel elle a appellé là dessus, n'a failly de le confirmer de mesmes.
Puys, elle a suyvy à dire qu'il estoit advenu l'ung de deux; ou qu'on avoit équivoqué sur ce qu'elle avoit accordé que la Royne d'Escoce et moy peussions envoyer ung gentilhomme jusques en Escoce pour voir comme les armes s'y poseraient, et comme elle feroit retirer ses forces hors du pays, ainsy que, pour cest effect, le sir de Leviston estoit desjà par dellà, mais non de fère venir exprès ung gentilhomme de France; ou bien qu'il y avoit de l'artiffice; mais, d'où que peult venir la faulte, elle n'estoit que heureuse, puysqu'elle luy estoit moyen de pouvoir mieulx entendre l'estat et bonne disposition de Voz Majestez.
A quoy ayantz vifvement incisté qu'il n'y avoit, ny pouvoit avoir, nul mescompte ny artiffice de vostre costé, le dict Sr de Poigny a allégué qu'il avoit veu son dict ambassadeur estre longtemps en l'audience avec Voz Majestez à vous discourir et monstrer plusieurs papiers; et que, au sortir de là, vous luy aviez commandé de s'en venir, qui ne pouvoit estre, sans que le dict ambassadeur l'eust ainsi requis. Et a poursuyvy de réciter à la dicte Dame bien particulièrement tout le contenu de sa charge, en si bonne et gracieuse façon, qu'elle a monstré d'en avoir tout contantement.
Il est vray, Sire, qu'elle a commancé de respondre par une plaincte, qu'elle nous a faicte, de l'affection que Vostre Majesté monstre de se souvenir trop plus de la Royne d'Escoce et de ses affères que des bons tours de bonne sœur et vraye amie, qu'elle vous a monstrez en ces troubles de vostre royaulme; mais que pourtant elle ne veult laysser, sur la considération qu'avez heue de n'envoyer voz forces en Escoce, de vous en randre ung bien fort grand mercy, et non moindre pour l'amour de vous que pour l'amour d'elle mesmes, car l'honneur est égal à toutz deux; et qu'au reste, encores qu'on dye que les femmes ont toutjours des responces et deffaictes toutes prestes, qu'elle n'en usera en cest endroict, ains prendra temps pour bien consulter l'affère, affin de nous donner, par après, plus grande satisfaction.
Et ainsy, Sire, nous sommes attandans qu'est ce qu'elle trouvera par son conseil qu'elle nous debvra dire; et, de tant qu'elle nous a touché de l'armement, qu'elle dict estre encores tout prest en Bretaigne, contre l'asseurance que je luy avois donnée que vous l'aviez contremandé, et aussi de quelque personnaige qu'avez freschement dépesché par mer en Escoce; et que, parmy cella, elle nous a ramentu plusieurs offances que la Royne d'Escoce, à ce qu'elle dict, luy a faictes, avec grande deffiance d'elle et de Mr le cardinal de Lorrayne, je ne vois pas que nous soyons encores bien prez de conclurre quelque bon marché entre elles. Tant y a que comme il n'a esté, à mon adviz, rien oublyé de ce qui se pouvoit desduyre en ceste première remonstrance, nous ne dellibérons d'estre moins pressantz en la segonde. Ce poinct, au moins, nous demeure gaigné despuys dix jours, que l'armée de la dicte Dame, suyvant ce que je vous ay cy devant mandé, est entièrement cassée, et ne reste nulles aultres forces en la frontière du North que la garnison acoustumée de Barvich et celle qu'on a layssé dans les deux chasteaux de Humes et Fascastel. Il est vray que, dedans Barvych, demeure ung bien fort grand appareil de guerre, qu'on y avoit desjà préparé pour la généralle entreprinse d'Escoce, et l'armée peult, en bien peu de jours, estre rassemblée. Je ne sçay si le comte de Lenoz aura de mesmes obéy à ce que je vous ay mandé, Sire, qu'on luy avoit escript de se retirer au dict Barvych et de licentier les trois centz Escouçoys qu'on entretenoit près de luy; car, sellon les dernières nouvelles qui sont venues de dellà, il s'entend que le dict de Lenoz estoit encores à Esterlin, le xxvȷe du passé, avec les comtes de Morthon et de Mar, créez lieuctenans du jeune Roy son petit filz, jusques au dixième de ce moys; auquel jour toutz ceulx de ceste faction se debvoient trouver à Lislebourg pour mettre quelque résolution en leurs affères. Ilz ont esté en termes de porter le dict jeune Roy au dict Lislebourg affin qu'avec sa présence ilz peussent recouvrer le chasteau, mais le lair de Granges a respondu que le dict Prince y seroit le bien venu; néantmoins qu'il vouloit demeurer le plus fort dedans, attandant que la Royne sa mère et luy fussent d'accord comme ilz entendroient qu'il en usast. Cependant la dicte Dame a envoyé confirmer à sa dévotion le dict de Granges, et ses aultres bons serviteurs de dellà, par le dict sir de Leviston, qui leur a apporté, de par elle, trois mil escuz, de la somme que je luy ay naguières fornye, affin qu'ilz ayent de quoy se pourvoir des choses qui sont nécessaires pour la garde du dict chasteau de Lislebourg et de celluy de Dombertrand.
Sur la fin de nostre audience, Sire, j'ay faict mencion à la dicte Dame de l'estat auquel sont encores les affères de vostre royaulme, et comme Vostre Majesté, ayant donné ung clair tesmoignage au monde de sa bonne intention à réunyr toutz ses subjectz, et esgallement les conserver, et d'avoir concédé à ceulx, qui se sont ellevez, une si grande satisfaction, pour leur religion et pour leurs affères, et encores pour la seurté de leur personnes, qu'il ne leur reste plus aulcune excuse de ne debvoir poser les armes, ny de quoy pouvoir alléguer à la dicte Dame, ny aulx aultres princes protestans, que vous pourchassiez d'exterminer leur religion, puysque permettez qu'elle ayt cours et exercisse en vostre royaulme; qu'elle veuille donques croyre que vous ne cerchez en ceste guerre que le seul recouvrement de l'obéyssance qu'ilz vous doibvent; et que leur entreprinse, s'ilz passent oultre, ne peult estre dressé que contre vostre estat et authorité; et que n'estantz naiz au pareilh degré d'honneur de Voz Majestez, il est sans doubte que, s'ilz pouvoient avoir quelque advantaige sur vous, que eulx et leurs semblables entreprendroient de fère le mesmes, par toutz les aultres estatz de la Chrestienté, pour y abattre l'authorité et esteindre le sang royal des princes souverains; dont la priez que, s'ilz diffèrent ou reffuzent d'accepter vos honnestes offres, qu'elle les veuille tout aussitost priver de toute faveur et retraicte en ses portz et pays, et employer ses bons moyens, icy et en Allemaigne, et vers les princes protestantz, desquelz ilz attandent leur secours, et partout où elle pourra, par mer et par terre, qu'ilz ne puissent exécuter leurs mauvaises et violantes intentions.