—du XXIe jour de janvier 1570.—
(Envoyée exprès jusgues à Callais par Letorne, estant le sieur de La Croix tumbé malade, dont il est allé à Dieu.)
Intrigues à la cour de Londres; rivalités entre Leicester et Cécil.—Nombreuses exécutions faites par le comte de Sussex à la suite de la révolte du Nord.—Modération du comte de Warwick à l'égard des insurgés qui sont tombés en son pouvoir.—On croit que les Ecossais aideront le comte de Westmorland à rentrer en Angleterre.—Négociation d'Elphinstone.—Crainte que l'on doit avoir en France du côté d'Allemagne.—Sollicitation faite auprès de la reine d'Écosse par le comte de Huntingdon pour qu'elle consente à se marier avec Leicester.—Clauses d'un traité qui lui est proposé pour son rétablissement.—Préparatifs faits par le prince d'Orange contre les Pays-Bas.—Avis donné au roi de divers bruits que l'on fait courir à Londres sur les mésintelligences qui se seraient élevées à la cour de France.—Mémoire secret. Soupçons élevés contre le duc de Norfolk, le duc d'Albe, la reine d'Écosse, et l'ambassadeur de France au sujet de la révolte du Nord.—Menées du duc d'Albe en Angleterre.—Déclaration d'Élisabeth que la reine d'Écosse a formé le projet de s'emparer de la couronne d'Angleterre pour réduire le royaume à la religion catholique.—Proposition faite par l'ambassadeur d'Espagne au roi de France de former une ligue pour rétablir Marie Stuart sur le trône d'Écosse, et la religion catholique en Angleterre.—Conduite qu'a dû tenir l'ambassadeur de France à cet égard.—Projets que l'on doit supposer à l'Espagne.
Au Roy.
Sire, pour l'occasion des troubles du North, la Royne d'Angleterre, au commancement de ceste année, a advisé d'augmenter son conseil d'ung nombre de personnaiges miz à sa dévotion, lesquelz elle a pourveuz d'aulcuns offices qui vacquoient de longtemps, qui ont lieu en son dict conseil, comme est le contrerolleur, trézorier, vychambrelan, et aultres de sa mayson; en quoy la contention n'a esté petite en sa court, entre ceulx qui aspiroient à cella, ou pour eulx mesmes ou pour y en mettre de leur faction, ou bien pour empescher qu'il n'y en entrât plus grand nombre; et est advenu, par le moyen du comte de Lestre, que le sire Jacques Croft a esté faict contrerolleur, bien qu'on ayt cryé qu'il estoit papiste; mais, possible, l'y a t on admiz plus vollontiers pour estre auculnement estimé ennemy du duc de Norfolc, et le Sr de Frocmarthon, qui y prétandoit grandement, a esté du tout descheu pour ceste foys, demeurant comme banny de court; et semble que, pour ces contentions, le comte de Lestre se soyt despuys absenté, et qu'entre luy et le secrétaire Cecille, lequel est en plus grand crédict que jamais, y ayt beaulcoup de simulté, et que néantmoins il ne sera longtemps sans revenir.
Le comte de Sussex poursuyt de fère de grandes exécutions à Durhem et Artelpoul, et aultres lieux de son gouvernement, sur ceulx qui avoient prins les armes, ayant desjà faict pendre, outre ceulx du commun, bien cent personnaiges de qualité, baillifz, connestables ou officiers, et pareillement les prestres qui estoient avec eulx, nomméement le Sr Thomas Plumbeth, estimé homme fort sçavant et de bonne vie, et pense l'on qu'il se monstre aussi véhément, pour effacer le souspeçon qu'on a heu de luy; et, au contraire, le comte de Vuarvich s'y porte fort modestement, lequel a envoyé supplier la Royne d'octroyer rémission à ces pouvres gens, ce que, en partie, elle a concédé; et l'admyral Clinton est demouré encores à Vuodderby, avec mil hommes, pour contenir le pays, et pour empescher que le comte de Vuesmerland, avec l'assistance des Escossoys, ne puisse rentrer en armes en Angleterre, ce que l'on crainct assés qu'il face, parce qu'il est avec le ler de Farnihyrst, affectionné serviteur de la Royne d'Escoce, et que les aultres principaulx de l'entreprinse sont avecques d'aultres seigneurs escossoys, leurs amiz, de ce mesme party; et que aulcuns se sont acheminez à Dumbertran. Le seul comte de Northomberland a esté prins et livré au comte de Mora, qui l'a incontinent faict mettre dans Lochlevyn; et a soubdain dépesché devers ceste Royne le Sr Elphiston, son familier, lequel, à ce que j'entendz, raporte plusieurs choses de la depposition du dict de Northomberland, et plusieurs aultres, pour fère acroyre que la Royne d'Escoce et l'évesque de Roz ont induict le dict de Northomberland de prendre les armes; à quoy semble qu'on n'adjoute grand foy: et, d'abondant, monstre excuser le dict de Mora de ne pouvoir, en bonne conscience, ny sellon son honneur, ny encores sellon les loix du royaulme d'Escoce, rendre icelluy comte, mais par mesme moyen, il faict instance à la Royne d'Angleterre de luy prester, pour chose fort importante au bien des deux royaulmes, une somme d'argent; et tout ainsi qu'on luy donne l'espérance qu'il en pourra avoir, il la donne, encores plus grande, que le dict de Northomberland pourra estre randu, et espère davantaige qu'en le rendant, il se pourra aussi tretter de randre au dict de Mora la Royne d'Escoce: dont il prépare de s'en retourner en grand dilligence devers luy.
Cependant, Sire, nous ne serons paresseulx de luy préparer toutz les obstacles qu'il nous sera possible, et pareillement au secrétaire du comte Pallatin, lequel demande en général assistance de deniers, affin de lever gens pour les secours et deffance de la nouvelle relligion en France, et pour fère une descente contre le duc d'Alve en Flandres; dont aulcuns estiment qu'il ne s'en retournera sans quelque provision, tant y a qu'il ne luy a esté encores respondu sellon son desir. Néantmoins, je vous supplie très humblement, Sire, de fère soigneusement prendre garde aulx mouvemens d'Allemaigne; car l'on tient icy pour chose fort certayne qu'il y a armée preste, et qu'elle n'est pour aller en Flandres, ny pour s'adresser ailleurs qu'en France, tant que la guerre y durera, et que le Sr d'Olain a porté au prince d'Orange plus de six vingtz mil escuz, oultre que les bagues de la Royne de Navarre sont en Allemaigne, et les nefz véniciennes, riches de trois centz mil escus, sont desjà arrivées à la Rochelle; et quant bien ceste Royne ne vouldra rien débourcer, les esglizes protestantes de son royaulme ne lairront pourtant d'y envoyer quelque notable subvention, comme celle de l'année passée, qui fut de cent mil escuz, ny la dicte Dame, quant bien ne le vouldroit, ne le pourra contredire, tant le feu de cette matière est, à ceste heure, ardemment espriz en ce royaulme comme je croy qu'il est de mesmes ailleurs.
La Royne d'Escosse est meintennant à Tutbery, accompagnée seulement du comte de Cherosbery et des siens, qui luy octroyent plus de liberté qu'ilz ne souloyent; elle se porte bien, et encores que plusieurs choses se soyent opposées aulx espérances que nous avions de ses affères, il nous en reste quelques aultres qui, possible, viendront à bon effect; et j'ay desjà quelque adviz que ceux de son party en Escosse prétendent de se mettre bientost en campaigne, remectant, Sire, au Sr de La Croix de vous faire entendre aulcunes aultres particullaritez, sur lesquelles je vous supplie très humblement luy donner foy. Sur ce, etc.
Ce xxıe jour de janvier 1570.
A la Royne.