CXXXIe DÉPESCHE

—du Ve jour de septembre 1570.—

(Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal.)

Audience.—Plainte de l'ambassadeur au nom du roi, qui est averti que l'armement de la flotte d'Angleterre est destiné à une entreprise sur Calais.—Vive protestation de la reine qu'elle n'a jamais eu un pareil projet, et qu'elle n'a d'autre intention que de repousser les attaques, qui pourraient être dirigées contre elle.—Demande d'explications sur les armemens faits en Bretagne.—Débat sur les délais apportés à la conclusion du traité concernant Marie Stuart.—Nouvelle invasion des Anglais en Écosse. Mémoire. Discussions des Anglais sur la paix de France.—Leur crainte qu'une ligue générale ait été formée contre eux.—Changement de conduite d'Élisabeth à l'égard de l'ambassadeur d'Espagne.—Dispositions prises pour éviter une attaque de la part du duc d'Albe.—Résolution de faire sortir la flotte pour rendre honneur à la reine d'Espagne, et se tenir prête au besoin à livrer bataille.—Négociations d'Élisabeth en Allemagne.—Nouvelles de la diète.—Mémoire secret. Assurance donnée parle duc de Norfolk, depuis sa mise en liberté, qu'il reste dévoué à la reine d'Écosse.—Nécessité d'imposer à la reine d'Angleterre un délai, dans lequel le traité avec Marie Stuart devra être conclu.—Utilité de faire quelque changement dans la garnison de Calais.—Projet d'une entreprise du roi d'Espagne sur l'Angleterre: insistance faite auprès de Marie Stuart pour qu'elle s'abandonne entièrement au duc d'Albe du soin de sa restitution.—Disposition d'Élisabeth à renouer la négociation de son mariage avec l'archiduc Charles.—Avis d'une correspondance entretenue avec l'Angleterre par quelqu'un qui approche le duc d'Anjou.—Nouvelles répandues à Londres sur les projets du roi.

Au Roy.

Sire, estant la Royne d'Angleterre en une mayson esquartée dans les boys, à quarante cinq mil de Londres, qui s'apelle Vuynck, elle m'a mandé dire que, si l'affère dont j'avois à luy parler estoit hasté, je vinsse prendre ma part de l'incommodité du lieu où elle estoit; mais, si ce n'estoit chose pressée, qu'elle me prioyt d'attandre jusques au vııȷe jour ensuyvant, qu'elle se randroit près d'Oxfort, en la mayson de Mr de Norrys, qui seroit plus commode. Et comme elle a entendu que je ne vouloys temporiser, et que j'estois desjà prez du dict Vuynck, elle a envoyé trois gentishommes pour me conduyre, non en la mayson où elle estoit, mais en une fueillée, qui lui estoit préparée pour tirer de l'arbaleste aulx dains dedans les toilles; auquel lieu elle est venue bientost après, grandement accompaignée, où m'ayant, avant descendre du coche, et après en estre descendue, fort favorablement receu, premier qu'elle se soit divertye à la chasse, m'a demandé des nouvelles de Voz Majestez.

Et parce qu'on m'avoit dict que le Sr de Vualsingan, touchant son voyage en France, luy avoit escript qu'il trouvoit le monde par dellà mal contant de la paix, je luy ay bien vollu dire, Sire, que Vostre Majesté estoit venue à Paris en sa court de parlement pour y fère bien recepvoir les articles de la dicte paix, lesquelz y avoient esté acceptez avec ung grand consentz de tout ce sénat, et que de là vous en estiez allé randre grâce à Dieu en la grand esglize de Nostre Dame, et solemniser la feste de la my aoust; et que, le soir, estiez allé prendre le souper en l'hostel de ville, pour mieulx establyr le repoz entre ce grand peuple, lequel a accoustumé de servyr d'exemple aulx autres villes voysines; et que vous estiez après à regarder principallement à deux choses: l'une, de bailler argent aulx reytres et estrangiers, au premier jour de septembre, affin de les chasser eulx, et le trouble et malheur, hors de vostre royaulme; et l'aultre estoit de jouyr heureusement de ceste paix, premièrement avec voz subjectz, et puys avec les princes voz voysins, allyez et confédérez, chose qui estoit bien conforme à ce qu'elle m'avoit prié dernièrement de vous escripre: (que vous vollussiez conserver l'amytié des princes voz voysins, comme je la pouvois bien asseurer que vous la vouliez conserver droicte et entière envers elle, aultant qu'avec nul prince de vostre alliance); mais qu'il y avoit ung aultre ambassadeur, lequel je ne cognoissois point, qui vous avoit advisé, Sire, de penser tout aultrement d'elle en vostre endroict, et qu'elle avoit fermement résolu de vous fère bientost la guerre; dont je remercyois Dieu que la vigillance de celluy là m'eust relevé de la plus notable infamye, où gentilhomme eust peu tomber, d'avoir miz mon Roy, Mon Seigneur, et ses affères en ung manifeste dangier, s'il ne vous eust advisé d'y prendre garde, et de vous bien deffandre du costé, duquel je m'esforçoys de vous persuader que vous seriez le moins assailly; bien que je ne demeurois sans coulpe de m'estre layssé endormyr par ses bonnes parolles, sur ce que m'aviez commandé d'avoir les yeulx plus ouvertz, qui estoit l'observance et l'entretennement des trettez.

Sur quoy la dicte Dame, pleyne d'esbahyssement, m'a demandé qui ce pouvoit estre, et que l'infamye tumberoit plus sur elle que sur moy, et qu'elle espéroit de nous en descharger si bien toutz deux que la honte en demeureroit à celluy qui la nous vouloit fère.

J'ay suyvy à luy dire que je luy en communiquerois, au long et au plain, tout ce que Vostre Majesté m'en escripvoit, affin de procéder ainsy clairement vers elle, comme j'avoys faict jusques icy, et comme je la suplyois de ne me contraindre d'en user aultrement; car, pour ne le sçavoir fère, et pour ne mettre, par ma sotise, voz affères en dangier, j'aymois trop mieulx d'estre révoqué, et qu'elle me renvoyât d'où j'estois venu.