—du XXVIIIe jour de décembre 1574.—

(Envoyée exprès jusques à la court par Joz, mon secrettère.)

Détails de la précédente audience.—Rapports faits par lord de North à son retour de France.—Ses plaintes contre le duc de Guise et les autres seigneurs de la cour.—Insulte qu'il déclare avoir été faite par la reine-mère a la reine d'Angleterre.—Vive irritation d'Élisabeth.—Ses emportemens.—Protestation de l'ambassadeur contre le reproche adressé à la reine-mère.—Ses plaintes contre les intrigues qui ont pu engager lord de North à dénaturer les intentions du roi.—Déclaration d'Élisabeth qu'elle n'a pas entendu faire injure à la reine-mère.—Nécessité de donner quelques explications sur le propos qui a été rapporté.—Bons offices de Walsingham dans cette affaire.—Rapport confidentiel des propos répandus par lord de North sur le mépris que l'on faisait d'Élisabeth à la cour de France.—Ressentiment d'Élisabeth.—Prière pour que la reine-mère fasse une déclaration écrite qui puisse satisfaire la reine d'Angleterre.—Mémoire général. Bonnes dispositions d'Élisabeth à l'avènement du roi.—Intrigues pour la détourner de l'alliance de France.—Projets de l'Espagne.—Avis donné à Élisabeth que le pape a fait cession de l'Angleterre au roi, qui a le projet d'envahir l'Écosse, d'épouser Marie Stuart et de conquérir l'Angleterre.—Mesures arrêtées par la reine pour former une ligue avec le prince d'Orange et les protestans de France.—Engagement pris à l'égard de Mr de Mèru de soutenir la ligue du bien public.—Projet d'une guerre générale.—Avis donné à l'ambassadeur d'un complot dirigé contre le roi.—Lettre confidentielle au roi. Détails particuliers sur la conspiration.

Au Roy.

Sire, pour rendre compte à Vostre Majesté de ce que, par mes deux précédentes dépesches, j'ay réservé de vous escripre en ceste cy, je vous diray que la Royne d'Angleterre s'est trouvée extrêmement offancée des maulvaiz rapportz que milord de North luy a faictz, qui, à la vérité, luy touchent bien fort, sellon la façon qu'il les luy a dictz, et la fascheuse interprétation qu'il leur a donnée; non, qu'au partir de Lyon, à mon advis, il eust pensé d'en uzer ainsy, mais il en a esté embousché, en passant en ceste ville, affin de provoquer, par toutz les plus picquantz moyens qu'il pourroit, la dicte Dame de rompre avecques vous. Et aulcuns de son conseil, qui sont de ceste menée, quand ilz l'en ont veu bien altérée et en collère, l'ont confortée d'en debvoir fère ung très grand ressentiment, de faict et de parolle, se persuadans que l'amityé s'en pourroit bien rompre.

Dont la dicte Dame s'estant proposée que, aussytost qu'elle me verroit, elle m'en feroit ouvertement, et en présence de ses dicts conseillers, sentir son malcontantement, elle n'a pas failly (après qu'elle m'a eu récité aulcuns bien bons et bien fort gracieux propos, de ceulx que le dict de North luy avoit rapportez de Vostre Majesté et de la Royne vostre mère, desquelz elle a dict estre très bien satisfaicte), de me dire qu'elle avoit à me fère sçavoyr que, si on luy avoit signiffyé, en France, quelque bonne volonté de parolle, l'on avoit bien prins aultant de peyne de l'oltrager et de l'offancer par effect; car, réservé le comte de Charny, duquel à la vérité elle avoit à se louer, il ne s'estoit trouvé nul autre gentilhomme françoys, en toute vostre court, qui eût daigné saluer ny entretenir, ny fère ung seul bon semblant à pas ung des gentilzhommes angloix qui estoient avec milord de North; et que Mr de Guyse, en mespris d'elle, et pour fère honte aulx dictz gentilzhommes, leur avoit commandé, dans vostre chambre, qu'ilz eussent à se descouvrir, bien que ce ne fût la coustume de dellà, et avoit uzé d'aulcunes parolles et gestes vers eulx, qui avoient bien monstré combien il avoit d'animosité vers elle; de sorte que, s'il eust esté aultre part, il y en avoit là qui eussent entreprins de luy bien respondre; et, qui pis est, que la Royne, vostre mère, en sa chambre, ayant faict venir ung bouffon abillé à l'angloyse, avoit dict, par dérision, à milord de North, que c'estoit proprement le feu Roy Henry d'Angleterre; de quoy elle avoit le cueur plus serré, et se tenoit plus outragée que de nulle aultre chose qu'on luy eût dicte ny faicte, depuis qu'elle estoit au monde.

Et, là dessus, haussant sa voix, affin d'estre mieulx ouye de ses conseillers et de ses dames, a poursuivy, en collère, le propos, avec des parolles assez grosses, desquelles m'a semblé comprendre qu'elle a dict que, s'il y eût eu de l'honneur en la Royne, vostre mère, elle n'eût parlé ainsy mal honnorablement, et en dérision, d'ung si honnorable prince qu'estoit le feu Roy, son père, et qu'elle seroit très marrye d'avoyr faict ny dict rien de semblable d'elle, ny de quelconque aultre prince que ce soit; et que le dict de North avoit aulmoins respondu que les tailleurs de France avoient peu sçavoyr la façon comme s'abilloit ce grand Roy, car quelques foys avoit il passé la mer à bonnes enseignes, et avoit bien faict parler de luy par dellà.

Sur quoy, Sire, estimant que je debvois commancer ma responce par ce dernier poinct, qui touchoit la Royne, vostre mère, j'ay addressé, présantz et oyantz les aultres, ma parolle en ceste sorte, à la dicte Dame:

Que la Royne, ma Mestresse, mère du Roy, Mon Seigneur, estoit toute pleyne d'honneur et aultant honnorable princesse qu'il y en ayt soubz le ciel, sans rien réserver, et que je voulois dire, et maintenir jusqu'au dernier souspir de ma vye, que milord de North n'avoit veu ny ouy d'elle, ny de Vostre Majesté, ny mesmes de Mr de Guyse, ny de nul autre prince ny seigneur de vostre court, chose aulcune, procédant de l'intention de Voz Majestez Très Chrestiennes, qui eût esté dicte ny faicte, ny qu'on la peût interpréter, contre la dicte Dame, ny contre l'honneur du feu Roy Henry, son père, ny contre la dignité de la couronne d'Angleterre; et que, si milord de North, ou aultre, le luy avoient aultrement raporté, qu'ilz ne l'avoient bien entendu, ny n'avoient ainsy bien négocyé comme il convenoit de le fère entre princes.

Et m'est venu, Sire, en l'esprit de sommer la dicte Dame qu'avant que je sortisse de sa chambre, elle voulût rabiller ce qu'elle avoit dit de la Royne, vostre mère, ou bien qu'elle me donnât congé de sortir de tout hors de son royaulme; mais, considérant que le présent estat de voz affères ne requéroit cella, et que c'estoit le poinct auquel les adversaires tendoient le plus, j'ay suivy l'autre expédient, de remonstrer à la dicte Dame ce qui est porté par ma précédante dépesche. Et ay adjouxté que, puisqu'elle mesmes advouoyt que, de la part de Vostre Majesté, qui faisiez exacte profession d'estre plus soigneux de la vérité de voz parolles et promesses que de la propre vye, milord de North luy en avoit apporté de très bonnes, avec la confirmation d'icelles par une vostre lettre; et je les trouvois encores très confirmées par celles qu'il vous avoit pleu m'escripre, depuis qu'il estoit party d'avecques vous; joinct qu'elle sçavoit bien que la Royne, vostre mère, l'avoit tousjours fort respectée, et luy avoit uzé plus d'honnestes traictz d'amityé que princesse qui fût au monde, et ne l'avoit jamays offancée; je m'esbahyssois par trop comme elle, qui estoit prudente et advisée, s'estoit layssée mener à dire d'elle rien qui la peût offancer, et qu'elle ne cognoissoit qu'on la vouloit tromper, car j'ozois dire librement que, si milord de North et ceulx de sa suyte, au sortir de vostre chambre, fussent saultez dans la sienne, qu'ilz ne luy eussent apporté que tout contantement de Voz Majestez; mais ilz avoient apprins ung aultre roollet par les chemins; et qu'indubitablement la Royne, vostre mère, laquelle se souvenoit très bien que le feu Roy Henry d'Angleterre avoit esté prince très estimé de son temps, et aultant honnoré et bien voulu en la court de France que en la sienne propre, n'avoit aulcunement parlé de luy, sinon en la mesme façon qu'elle eût voulu parler des feus Roys, ses beau père et mary; et que Mr de Guyse aussy estoit si modeste prince qu'il n'avoit uzé de parolle ny de démonstration vers les Angloix, dont elle eût occasion de se tenir offancée; car, oultre que ce n'estoit son naturel, de dire ny fère choses semblables, il s'en fût encores abstenu pour le respect du lieu et de la présence de Vostre Majesté, bien que c'estoit son debvoir, comme grand maistre, de fère advertyr les dictz gentilzhommes angloix de ne se couvrir, tant que Monseigneur et le Roy de Navarre, et les aultres Princes et grands seigneurs, qui assistoient à ceste cérémonie, seroient descouvertz, encor que, au dict de North, quand il vous explicquoit sa créance, vous luy fissiez tenir le bonnet à la teste, car c'estoit pour davantage l'honnorer à elle; et que Mr de Guyse avoit justement peu supplyr en cella la faute, que ses dictz ambassadeurs avoient faicte, de n'avoyr adverty les gentilzhommes comme ilz debvoient uzer en vostre chambre, et néantmoins j'entendoys qu'il s'estoit retenu de ne le fère pas; et qu'au reste, quand elle vous eût bien dépesché le plus grand de son royaulme, ou quand même l'Empereur vous eût envoyé quelqu'ung de ses enfantz ou de ses frères, archiducz, ilz ne pourroient justement se plaindre que ne les eussiez faictz fort honnorablement recevoir par Mr le comte de Charny et les gentilshommes qui avoient receu le dict de North et sa trouppe; et que je sçavoys bien qu'il n'avoit pas esté faict davantage ny, possible, tant, à ung comte que le Roy d'Espaigne vous avoit envoyé: dont je la supplyois de ne se vouloyr laysser transporter en cest endroict.