La dicte Dame, ayant prins de bonne part ma remonstrance, s'est incontinent, en tout le reste de son parler, bien fort composée; et avec beaucoup de modération est venue à dire plusieurs choses en bien fort bonne sorte de Voz Majestez, et du desir qu'elle avoit d'establyr une ferme amityé avecques elles. Et depuis m'a mandé, par troys des plus grands et principaulx seigneurs de son conseil, qui estoient présentz, qu'elle n'avoit dict ny entendu dire de la Royne, vostre mère, sinon que, si elle avoit dict ou faict, en mespris ou dérision du Roy, son père, ce que le dict de North luy avoit rapporté, qu'elle n'y pouvoit pas avoyr beaucoup d'honneur; et me prioyt d'en escripre à Voz Majestez affin qu'elle en peût estre satisfaicte, et en peût satisfère ceulx de ses subjectz qui en estoient escandalisez; et qu'elle ne demeurât offancée par Voz Majestez, lesquelles elle ne vouloit nullement offancer.
Sur quoy, Sire, je supplye très humblement Vostre Majesté me donner, par voz premières, de quoy convaincre et ce que le dict de North a dict, et la malice de ceulx qui le luy ont faict dire; et que ce qu'il vous plerra m'en escripre soit en façon que je le puisse monstrer à la dicte Dame. Et s'il plaist à la Royne, vostre mère, luy en escripre ung bon mot de sa main, elle en restera extrêmement contante.
Mr Walsingam a faict en cest endroit ung très honneste office vers elle. Il remercye très humblement Vostre Majesté de l'honneur que luy avez faict de luy escripre, et promect qu'il employera tout son moyen et pouvoir pour conserver droictement l'amityé et bonne intelligence qu'avez avec ceste couronne.
Pardonnez moy, s'il vous playst, Sire, si je continue de vous importuner pour la venue de mon successeur, car plusieurs nécessitez, et mesmement celles de vostre service pour le deffaut de ma santé, m'y contreignent, mais j'espère que je luy lairay ceste négociation en très bon estat. Sur ce, etc. Ce XXVIIIe jour de décembre 1574.
A la Royne
Madame, il ne fut onc à princesse du monde faict ung si fascheux et malplaysant rapport, que celluy, dont milord de North et ceulx de sa trouppe ont uzé à leur Mestresse, sur la pluspart des choses qu'ilz ont veues et ouyes en France; car, oultre les traictz que j'en récite en la lettre du Roy, vostre filz, j'ay sceu qu'ilz ont, d'habondant, dict à la dicte Dame que, en leur faysant Vostre Majesté voyr dans vostre chambre deux petites neynes habillées comme elle, vous aviez, et aulcunes de voz dames, jetté tout plein de motz qui ne pouvoient estre prins qu'en dérision et mocquerie d'elle; et mesmes qu'il avoit bien cognu, quand vous aviez faict semblant, en luy parlant de Monseigneur le Duc, vostre filz, de luy louer la beauté et belles qualitez d'elle, que ce n'avoit esté que pour vous en mocquer; et s'est efforcé, par toutz les moyens qu'il a peu, de mettre au cueur de la dicte Dame qu'elle estoit infinyement haïe et mesprisée de Voz Très Chrestiennes Majestez, et la moins respectée en vostre court qu'en nulle part de la Chrestienté; de sorte que, s'en trouvant elle bien fort escandalizée et quasy oultrée d'une très juste dolleur, de se voyr desprisée, injuryée et touchée en son honneur par ceulx qu'elle s'esforçoit d'honnorer, et dont elle recherche l'amityé, elle ne s'est peu tenir de respondre quelques mots pour revancher l'honneur et dignité de son père, dissimulant ce qui touchoit particullièrement à elle, non pour l'oublier, ains pour en réserver cachée en son cueur une indignation et vengeance pour lorsqu'elle verroit le poinct de vous pouvoir bien nuyre.
Mais, aussytost que je luy ay eu fermement assuré du contrayre, et que je luy ay faict voyr qu'on la vouloit tromper, elle s'est ressouvenue des tesmoignages d'amityé que Vostre Majesté luy avoit tousjours monstré, qui l'ont, plus que nulle aultre chose, ramenée incontinent à modération, et lui ont faict sentir que les choses n'estoient telles qu'on les luy avoit données entendre; et a protesté que, si, par collère, n'ayant bien la propriété de la langue françoyse, elle avoit advancé quelque mot en deffance de l'honneur du feu Roy son père, elle n'avoit toutesfoys dict ny entendu dire, sinon que, si Vostre Majesté avoit ainsy faict ou parlé en mocquerye et dérision de luy, comme milord de North luy avoit rapporté, que n'y pouviez avoyr beaucoup d'honneur; et qu'elle desiroit qu'il vous pleût, Madame, luy fère voyr que cella n'estoit auculnement advenu, et que aulmoins il n'avoit esté faict en ceste mauvayse intention de dénigrer la mémoyre du dict feu Roy, son père, affin qu'elle en peût satisferre ceulx des siens qui avoient ouy le mesmes compte, et qui jugeoient que l'honneur d'elle, et la dignité de sa couronne, et tout ce royaulme en estoient grandement intéressez.
En quoy, Madame, estant ce qu'elle demande bien fort juste, et mesmes qu'il semble qu'il y auroit de l'injustice de le luy refuzer, j'espère que Vostre Majesté le luy accordera, jouxte la vraye vérité de ce qui en est, qui m'assure qu'il ne y a rien eu de mal à propos contre elle par dellà, et que milord de North et les siens resteront confuz de ce qu'ilz en ont dict, mesmement s'il vous plaist en escripre une bonne lettre, de vostre main, à la dicte Dame, comme très humblement je vous en supplye.
Mr de Walsingam s'est monstré vertueux et honneste gentilhomme à rejetter ces faulx rapportz; et a parlé, à son tour, très honnorablement de Vostre Majesté, ainsy que je l'ay bien certeynement sceu. Il vous remercye très humblement de l'honneur que luy avez faict de luy escripre, et promect qu'il n'aura nul plus grand soing, en sa charge, que de conserver l'amityé d'entre Voz Très Chrestiennes Majestez et la Royne, sa Mestresse, et qu'il espère de voyr la dicte amityé plus ferme que jamays, si la paix succède en France. Sur ce, etc.
Ce XXVIIIe jour de décembre 1574.