Sire, il y a des personnes, à qui leur malice les presse si fort au cueur qu'ilz ne l'y peuvent tenir cachée, et manifestent souvant des pensées qu'ilz ont, qui sont plus malignes qu'il ne leur abonde le moyen de les exécuter, ainsy que, sur ce que je viens de vous escripre par ung mémoyre de ceste dathe, touchant la conjuration faicte contre la personne de Vostre Majesté, j'ay envoyé remonstrer au vieux évesque catholicque de Lincoln, et à ung autre grand docteur très catholicque, qui sont toutz deux en arrest en ceste ville, et pareillement au Sr Fogas, portugoys, et surtout au Sr de Languillier et au cappitayne Bastian, provançal, et à quelques aultres françoys, (qui m'ont donné le dict advertissement, et y ont meslé le danger de la Royne, vostre mère, avecques le vostre), que je ne voulois légèrement, sur ung dire si général et incertain que le leur, vous donner ceste tant fascheuse impression, laquelle ne pourroit estre que ne vous esmeût bien fort, et ne picquât estrangement les cueurs de Voz Majestez; et que pourtant je les prioys de me désigner s'il y avoit, de présent, près de Voz dictes Majestez, ou s'il y debvoit venir personne, de quelque qualité que ce fût, qu'ilz l'eussent ouy nommer pour suspecte de cest acte, affin que la puissiez fère mieulx observer et vous mieulx contregarder.

Et ilz m'ont respondu le mesmes qu'ilz m'avoient desjà mandé, que, par des propos qu'aulcuns, transportez de passion, avoient tenuz entre eulx, il estoit évident que la dicte conjuration estoit faicte, et qu'on poursuyvoit encores, à présent, plus qu'on n'avoit encores faict, de l'effectuer. Et ont adjouxté qu'il falloit prendre bien garde que quelqu'ung, ayant une baguette en la main, avec ung nœud, ou ung petit boucquet au bout, ne vous touchât, feignant de le fère par mégarde, car le bouquet seroit empoysonné; et aussy que, pour éviter quelque malheureux coup de dague ou de pistollé par trahyson, Vostre Majesté n'admît près de soy personnes incognues, et nomméement nul escossoys, qui ne fût bien advoué.

Et m'ont, d'abondant, adverty que les ministres s'estant persuadez qu'il n'y avoit bonne intelligence entre Vostre Majesté et Monseigneur vostre frère, avoient proposé de mettre en avant que nouveau partage luy fût baillé, avec tiltre de Roy, ou aulmoins de souverayneté, affin que ses terres fussent ung lieu de refuge à ceulx de leur religyon, qui estoit la plus honneste seureté qu'ilz vous sçauroyent demander; mais qu'ilz ne sçavoient pas encores si Mon dict Seigneur le trouveroit bon, car ce n'estoit chose qui fût provenue de luy. Qui sont dellibérations, Sire, qui descouvrent plus de tourment en ceulx qui les font, qu'il n'y a apparance qu'ilz les puissent ny ozent jamays entreprendre, tant elles ont peu de fondement; dont n'en debvez estre en peyne.

Et néantmoins je n'ay voullu fallir de les vous mander, puisqu'elles concernent vostre personne, vous supplyant très humblement, Sire, que, de tant que ces gens ne cessent de vous dresser, dedans vostre royaulme et partout où ilz peuvent, dehors, tout plein de fâcheuses praticques, sur l'apparance de ce qu'ilz imaginent debvoir estre ou pouvoir advenir, qu'il vous playse, et à la Royne, vostre mère, pour les rendre confus, unyr très intimement et très cordiallement Monseigneur vostre frère à voz intentions, comme ung autre bras droict de vostre force, et l'appuy de vostre authorité, et que faciez paroistre qu'il est ainsy; et réputiez, au reste, très honnorable, et encores plus heureuse, la paix avec voz subjectz, en quelle façon que Dieu vous donnera de la pouvoir fère avec vostre réputation, car elle vous mènera à bout de toutz voz affères; et qu'il soit vostre bon playsir de me renvoyer la présente, qui est escripte de ma main: car ceulx qui y sont nommez me l'ont ainsy faict jurer et promettre. Et sur ce, etc. Ce XXVIIIe jour de décembre 1574.

CCCCXXVIe DÉPESCHE

—du segond jour de l'an 1575.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)

Audience.—Assurances réciproques d'amitié.—Offre faite par Élisabeth de sa médiation pour procurer la paix en France.—Réponse évasive de l'ambassadeur.—État des forces que le roi peut opposer aux rebelles.—Explications sur les propos rapportés par lord de North.—Déclaration d'Élisabeth à ce sujet.—Instances de l'ambassadeur en faveur de Marie Stuart.—Meilleure disposition d'Élisabeth à l'égard de la reine d'Écosse.—Recommandation au roi en faveur de Me Warcop.—Prière à la reine-mère de faire une réponse à la déclaration d'Élisabeth.

Au Roy.

Sire, estant, à l'occasion de vostre dépesche du Ve du passé, allé donner, le premier d'estui cy, les bonnes festes et le bon an à la Royne d'Angleterre, à Ampthoncourt, elle s'est trouvée merveilleusement bien contante des propos que j'ay eus à luy tenir de vostre part; et après qu'elle m'a eu, avec démonstration de beaucoup d'affection, dict qu'elle vous faisoit, de bon cueur, les mesmes bons et honnestes souhaitz que je luy faisois, icy, à elle, et qu'elle desiroit que ce segond an de vostre règne fût en toutes sortes si segond, et bien heureux, qu'il vous peût introduyre en plusieurs aultres années après, qui vous fussent pleynes de félicité, elle m'a prié de vous escripre qu'elle vous remercyoit infinyement de celle forme d'excuse que luy faysiez de ne l'avoyr encores envoyé visiter, laquelle luy estoit ung tesmoignage non petit que vostre intention estoit de vous entretenir en bonne amityé avec elle, puisqu'au milieu des grands et très urgentz affères de vostre royaulme, et mesmement de ceulx où vous vous trouviez à présent enveloppé, ez confins d'icelluy, vers le Languedoc, il vous playsoit d'avoyr en mémoyre ceste visite, sur laquelle elle considéroit assez vos empeschementz; mais elle vous promettoit bien qu'en quel temps qu'elle vînt, elle tesmoigneroit au monde qu'elle l'acceptoit de bon cueur, et qu'elle la recepvoit à très grand honneur, et pour une marque de la plus parfaicte intelligence qu'elle desire avoyr avec quelconque aultre prince qui soit en la Chrestienté; et puisque luy offriez de luy garder sincèrement les droictz de vostre amityé, qu'elle vous prioit de croyre qu'elle vous conserveroit perpétuelle et inviolable ceulx de la sienne, bien qu'elle ne se pouvoit assurer qu'il n'y en eût, près de vous, qui vous persuadoient aultrement, et qui desiroient vous voyr brouillez ensemble, et la troubler à elle en son estat, mais qu'elle ne layrroit, pour cella, de donner foy à ce que luy promettiez, et de souhayter, de tout son cueur, l'establissement de voz affères et la tranquillité de vostre estat; et que la mesmes offre, qu'elle avoit faicte au feu Roy, vostre frère, aulx troubles de son temps, elle la tournoit fère à Vostre Majesté en ceulx qui se sont ressucitez du vostre: