—du IIIIe jour de febvrier 1575.—

(Envoyée exprès jusque à Calais par la voye du Sr Acerbo.)

Audience.—Questions faites par Élisabeth sur l'état des affaires de France.—Assurance donnée par l'ambassadeur qu'il n'a point été livré de bataille en Languedoc.—Nouvelles du siège de Livron.—Persévérance du roi à desirer la paix.—Confiance que le prince de Condé partage ce desir.—Ignorance de l'ambassadeur sur la déclaration attribuée au maréchal de Danville.—Volonté du roi de conserver l'alliance avec Élisabeth.—Instances pour qu'elle refuse les secours qui lui sont demandés par les rebelles.—Sollicitations d'Élisabeth pour engager le roi à accorder la paix.—Offre de sa médiation.—Nouvelles de la prise de Lusignan par Mr de Montpensier, et de divers assauts donnés à Livron.—Avis à la reine-mère. Plaintes de l'ambassadeur sur le retard mis à lui envoyer de l'argent.

Au Roy.

Sire, il a esté facille, dimanche dernier, à Ampthoncourt, de juger que je y venois desiré de la Royne d'Angleterre pour luy compter des nouvelles de Vostre Majesté, et de celles de voz affères; car, de tout le moys passé, elle n'en avoit poinct ouy de bien vrayes, et le bruict en avoit semé de si incerteynes que, monstrant d'estre bien fort ayse qu'elle peût, à ceste heure, sçavoyr ce qui en estoit, après s'estre soigneusement enquise de vostre santé et du bon portement de la Royne, vostre mère, elle m'a incontinent demandé de ces combatz et rencontres qu'on disoit estre advenuz en Languedoc? Et des termes en quoy vous estiez de la paix? Et où estoit Mr le Prince de Condé? Et si les levées, qu'on bruyoit si fort qu'il avoit toutes prestes en Allemaigne, commançoient poinct de marcher? S'il estoit vray que le mareschal Dampville eût faict une déclaration qu'elle avoit naguyères veue, ou bien si c'estoit chose supposée? Et si vous approchiez poinct en çà, pour venir à vostre couronnation et sacre? Se pleignant bien fort que son ambassadeur estoit paresseux, ou bien que ses dépesches demeuroient en quelque part arrestées, car elle ne pouvoit rien entendre de luy.

Je luy ay respondu que ce que j'avoys à luy dire, de la part de Vostre Majesté, estoit proprement la satisfaction des choses qu'elle venoit de me demander; et que, grâces à Dieu, Voz Majestez Très Chrestiennes estoient en bonne santé; et que de rencontre ny combat il n'y en avoit poinct eu, parce que les eslevez n'avoient poinct de forces en campaigne, ny de quoy y en mettre pour s'opposer aulx vostres; et seulement au siège de Livron, ayantz quelques gentilshommes de bonne volonté voulu recognoistre la bresche, il y en avoit eu de ceulx du dehors une vingtaine de blessez, mais beaucoup plus grand nombre de ceulx de dedans; que, touchant la paciffication, vous persévériez en ce qu'aviez faict cognoistre à voz subjectz, et l'aviez manifesté à toute la Chrestienté, que c'estoit la chose que plus vous desiriez en ce monde, luy particullarisant l'article, que me faisiez dans vostre lettre, des allées et venues des depputez, et que vous luy promettiez bien que vous condescendriez à de si bonnes et si honnestes condicions vers voz subjectz, pour le faict de leurs consciences et pour leur repos, et pour la seureté qu'ilz demandoient, qu'ilz ne les pourroient refuzer, sinon qu'ilz voulussent du tout renoncer au respect et révérance, et à la fidellité et subjection qu'ilz vous debvoient, sans qu'il fût besoing pour cella d'assembler voz Estatz, ainsy que les ministres, lesquelz ne cherchoient que d'alonger les matières, et d'esjamber tousjours quelque chose sur l'authorité des princes, monstroient que, indiscrètement et contre tout ordre, ilz les vouloient requérir, car vous le feriez bien de vous mesmes;

Que Mr le Prince de Condé estoit à Basle, inclinant bien fort à la dicte paciffication, et ne hastoit guyères les levées ny les forces d'Allemaigne; desquelles je voulois dire librement à la dicte Dame que j'avoys opinyon qu'elles ne bougeroient nullement, si elle, ou son crédit ou ses deniers contantz, ne les faisoit marcher, comme je sçavoys qu'elle en estoit fort pressée et fort sollicitée toutz les jours, et que pourtant vous auriez occasion d'en imputer à elle tout le mal, si, d'avanture, elles descendoient en France;

Que je n'avoys poinct encores veue celle déclaration, dont elle m'avoit parlé, de Mr Dampville, laquelle pouvoit estre aussytost supposée que vraye; mais, quoy qu'elle eût ouy dire de l'occasion de son malcontantement, il estoit certein, et Vous, Sire, l'affirmiez ainsy sur vostre honneur, que ne luy aviez rien promis à Turin que ne luy eussiez depuis invyolablement tenu. Dont ay fait peser à la dicte Dame ce qu'il vous avoit pleu m'en escripre, et qu'en effect il n'y avoit, ny ez actions ny ez intentions de Vostre Majesté, rien que ce que convenoit d'avoyr à ung magnanime et très excellent prince, et autant orné de toute vertu qu'il y en eût jamays eu en France; et que Dieu vous avoit faict si généreulx que vous ne pouviez estre vaincu par force, et si clément qu'à peyne seriez vous jamays surmonté de bénignité. Dont estant tel, et que d'autrefoys vous luy aviez esté à elle dévot serviteur, et maintenant estiez devenu son frère, je la supplyois qu'elle voulût nourrir une bien bonne et germeyne amityé avecques vous, sellon que vous luy en rendriez une semblable très constante et perdurable à jamays;

Et que desjà sur ce qu'elle m'avoit faict vous escripre, le troysiesme de décembre, de la sincérité et droicture dont elle dellibéroit de procéder vers vous, que vous veuillez tant honnorer sa parolle, et y defférer si grandement, que ne feriez difficulté de vous y commettre et vous y reposer sans escrupulle ny meffiance quelconque; et que désormays vous vous promettiez d'elle toutz les bons tours, de vrayement bonne seur et bonne amye, que vous proposiez de les luy rendre semblables de très bon frère et de très bon amy, et de ne deffallir d'aulcun bon et honnorable office que verriez pouvoir fère pour elle, qui fût digne de sa grandeur et non indigne de la vostre, ainsy qu'ung gentilhomme de bonne qualité que faysiez desjà préparer pour l'envoyer visiter, aussytost que seriez, pour vostre sacre et corronnation, arryvé à Reyms, envyron la my febvrier, le luy tesmoigneroit davantage. Qui ay bien voulu, Sire, luy fère ceste expression de vostre bonne intention vers elle, affin de m'oposer à ceulx qui s'efforçoient de luy préoccuper et engager la sienne contre vous.

A quoy elle m'a respondu qu'elle estoit de tant plus ayse d'entendre la bonne disposition de Voz Très Chrestiennes Majestez qu'on luy avoit rapporté que la Royne, vostre mère, estoit bien malade, dont elle prioit Dieu de bon cueur pour le bon portement de toutz deux; qu'elle avoit playsir que ceulx qui avoient publyé ces combatz et deffaictes de Languedoc fussent trouvez menteurs, et voudroit de bon cueur qu'il y eût desjà abstinence d'armes, affin que les nouvelles playes ne rendissent celles du passé incurables;