CCCCXLe DÉPESCHE

—du XXe jour de mars 1575.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)

Efforts de l'ambassadeur pour dissiper les méfiances de la reine d'Angleterre.—Délibération des seigneurs du conseil sur les affaires d'Irlande.

Au Roy.

Sire, j'ay pourveu le mieulx qu'il m'a esté possible à ce que le réfroydissement, où l'on avoit voulu mettre ceste princesse et ceulx de son conseil vers la venue de Mr de La Chastre, n'ayt poinct duré, et m'a l'on desjà promis que le dict sieur sera bien et favorablement receu. Je l'attandz à demain ou après demain, car il y a desjà six jours que je luy ay redépesché son homme, avec l'ordonnance de prendre deux vaysseaulx équippez en guerre à Douvre pour son passage; mais, de tant plus qu'on le sent approcher, plus l'on s'efforce de presser, en ceste court, les instances et sollicitations qui peuvent estre contrayres à sa légation, et ne puis encores bien juger ce qui en réuscyra.

Il est vray que, sellon qu'une chose qui est maintenant en dellibération dans ce conseil se déterminera, l'on pourra lors cognoistre si ceste princesse voudra proprement entendre à l'establissement de ses affères dans ses pays, ou bien si elle continuera de s'embrouyller aulx guerres et troubles de ses voysins; car le comte d'Essex luy a dépesché, d'Irlande, ung sien gentilhomme pour luy venir remonstrer qu'il a descouvert, en poursuyvant la guerre par dellà, des moyens propres pour y establyr l'authorité d'elle, qui sont beaucoup meilleurs et trop plus certains que ceulx qu'on y a tenus jusques icy, mais qu'il a besoing, à ce commancement, de plus grande provision de deniers et de plus grand nombre d'hommes qu'on ne luy a encores ordonné, affin de mettre la chose promptement et bien à entière exécution. Ce que ayant, en l'assemblée de plusieurs de ce dict conseil, esté fort vifvement débatu, la dicte Dame n'a obmis de leur mettre devant les yeulx que, par plusieurs foys et en maintes façons, ceste entreprinse d'Irlande avoit esté, avec de grands frays, mais tousjours en vain, diversement tantée; et qu'ilz examinassent, à ceste heure, de bien près, si ce que le comte d'Essex mettoit en avant avoit fondement ou non, et si la despence qu'il demandoit y estre faicte seroit bien employée, ou bien si l'on le révoqueroit par deçà, puisque les choses ne luy avoient ainsy succédé au dict pays comme il l'espéroit, et luy ordonner, icy, des bienfaictz, pour le récompanser des frays et dommages qu'il avoit souffertz en son expédition. Sur quoy j'entendz que les opinyons ont esté contrayres, et mesmes qu'il y en a de bien fort préoccupées, tant pour la jalouzye particullière des conseillers, que pour ce, qu'aulcuns d'eux voudroient bien que, toutes aultres choses délayssées, la dicte Dame entendît, pour ceste heure, au seul secours des Protestantz comme à ceulx dont la victoyre, ainsy qu'ilz disent, luy establiroit entièrement son repos, et luy accommoderoit très bien ses affères, là où, aultrement elle ne pourra, ce leur semble, estre, en l'ung ny en l'autre, jamays bien assurée. Néantmoins il semble que l'advis des plus authorisez tend à l'entreprinse d'Irlande, dont, dans bien peu de jours, se sentira la résolution de l'ung ou de l'autre.

Et quand à ce que j'ay naguyères escript à Vostre Majesté, de la venue du conseiller de Flandres, l'on attand icy, à toute heure, son arryvée. Et, touchant l'armement, il se poursuyt tousjours; mais, quand au voïage de Me Quillegreu en Escosse, il est ung peu suspendu. Nous verrons comme les choses procèderont, et mettrons payne qu'en soyez promptement adverty. Et sur ce, etc.

Ce XXe jour de mars 1575.