Au Roy.

Sire, le différent, dont je vous ay naguyères escript, d'entre les Angloix et les Escossoys, est advenu de ce que, en l'assemblée et convention des gardiens des deux frontyères, ayant les Escossoys demandé qu'ung gentilhomme des leurs, qui avoit esté admené par deçà, fût là représanté sellon l'ordre des dictes frontyères, les Angloix ont respondu qu'il estoit si malade qu'on ne l'y avoit peu admener, et de cella ont exibé incontinent des tesmoings, qui l'ont ainsy affermé; mais interpellés de l'assurer par sèrement, et y ayant faict difficulté, ilz sont venus en grosses parolles, et des parolles aulx mains et aulx armes: dont quatre Angloix ont esté tuez sur le lieu et plusieurs blessez, et entre aultres le filz du comte de Béfort, qu'on dict estre depuis mort. La Royne d'Angleterre a incontinent envoyé milord de Housdon sur le lieu, affin de pourvoyr, le mieulx qu'il lui seroit possible, à ce désordre. Il semble qu'il y eût, je ne sçay quoy, de caché là dessoubz, qu'aulcuns personnaiges d'honneur de ceste court ne sont pas marrys qu'il ayt esté ainsy descouvert, à la confusion de ceulx qui l'avoient conseillé et de ceulx qui le vouloyent fère exécuter.

Me Quillegreu a passé oultre jusques à Lislebourg. J'espère que bientost j'auray quelque relation de ce qu'il faict par dellà. L'on dict que la fille de la comtesse de Mar, laquelle le comte de Morthon avoit faicte épouser au comte d'Angoux, son nepveu, est morte, et que le dict Morthon pourchasse de le remaryer avec une fille des Amelthons.

Quand à l'estat des choses d'icy, la Royne d'Angleterre est encore à Quilingourt; et vous puis assurer, Sire, que ces cinq grands navyres de guerre, dont l'on vous a parlé, ne sont poinct dehors. Il est vray qu'il s'en appreste troys pour sortyr bientost, et dict on que c'est pour aller contre les pirates françoys et flammantz, qui infestent ceste mer; mais j'entendz que c'est pour se pourvoyr de bonne heure contre les souspeçons, que ceulx cy se donnent, de l'armement que Vostre Majesté faict fère en Normandye et en Bretaigne.

J'ay envoyé représanter la plaincte du navyre françoys, nommé le Saulveur, qui a esté prins par les Angloix en revenant de Naples, à la dicte Dame, sellon l'article que m'en avez faict en une lettre du Xe du passé, et sellon une relation que ceulx de St Malo m'en ont envoyée, avec la justiffication de leurs derniers exploitz qu'ilz ont faict sur mer, lesquels je ne sçay comme je les pourray fère bien prendre à ceulx qui s'en pleignent icy fort amèrement. J'estime, Sire, qu'il est expédient de fère voyr cest affère à la justice, affin de conserver la paix et entretenir le commerce d'entre ces deux royaulmes.

Le voïage de Me Henry Cobhan pour Espaigne avoit esté réfroidy, mais je viens de sçavoyr qu'il s'effectuera bientost, et qu'on l'a honnoré de quelque tiltre affin de luy fère tenir meilleur lieu par dellà. J'entendz que, le jour de la Madeleyne, un françoys, naguyères party de Basle, est arryvé en ceste ville, feignant qu'il y venoit chercher Mr de Méru, néantmoins il a incontinent passé oultre vers Mr de Walsingam, à la court. Je ne sçay qu'il y praticquera, et croy bien qu'il y trouvera assez de ceulx qui vouldroyent favoriser la guerre en vostre royaulme; mais j'espère qu'il n'impètrera, pour tout cella, ny les hommes, ny les vaysseaulx, ny tant d'argent de ceste princesse comme il voudroit; laquelle m'a faict prier, touchant ce que luy aviez escript pour James d'Esmont, dict Fitz Maurice, que je vous veuille mander comme elle, ayant cy devant envoyé au gouverneur de la province où il a commis la trahison contre elle, son pardon, et n'ayant, luy, voulu ny daigné aller vers le dict gouverneur pour le demander et l'accepter, elle ne peut, avec son honneur, luy en concéder ung aultre, et que de cella elle remect à Vostre Majesté d'en estre juge.

Je me resjouys infinyement du retour du Sr de Misery et de l'acheminement des depputez. Je croy qu'ilz ne viennent pas, sans apporter une modération de leurs premières demandes, et sans ung suffisant pouvoir d'accepter les bonnes responces que Vostre Majesté leur a desjà faictes, ou bien celles, si besoing est, que voudrez encores leur fère. Et depuis deux jours, est arryvé, icy, ung de la Rochelle, qui assure avoyr veu partyr les Srs de Mirambeau et de Bessons pour aller rencontrer les aultres depputés, portans bonne instruction de ceulx de ce quartier là à la paix. Néantmoins il court, icy, ung bruict sourd que, en Ollande, a esté mis en dellibération, touchant la guerre de vostre royaulme, que, si le prince d'Orange veut entreprendre d'y marcher en faveur des eslevez, et passer en armes par le Brabant, Aynaut et Artoys, affin d'eslever ces peuples là, que iceulx de Ollande le secourront de deux centz mille florins contantz; mais parce que Vostre Majesté doibt avoyr notice de cella, s'il est vray, par une plus seure voye que la mienne, je n'en toucheray, icy, davantage. Sur ce, etc. Ce 1er jour d'aoust 1575.

A la Royne

Madame, estimant qu'il n'y a poinct de mal que ceulx cy soyent détenus en quelque suspens de ne pouvoir, du premier coup, descouvrir le fonds de l'intention de Voz Majestez Très Chrestiennes touchant le propos qu'ilz m'ont naguyères renouvellé, je leur allègue tousjours quelque occasion du juste retardement de vostre responce; qui seray bien ayse que je ne soys pressé de ne leur en dire rien davantage jusques à ce que Voz Majestez m'ayent ung peu plus expressément respondu aux particullaritez que je leur en ay depuis escripte, du XIIIe du passé, et mesmement sur ce que le comte de Lestre m'a fort considérément dict que, s'il venoit aulcune bonne response de dellà pour le dict propos, il n'estoit pas hors d'espérance qu'il ne fût celluy qui iroyt apporter la jarretyère au Roy, vostre filz. Et cependant je ne veulx obmettre, Madame, de très humblement vous remercyer pour la tant expresse déclaration, qu'il vous a pleu me fère, du contantement que Voz Majestez ont de mon service, et de l'assurance que me donnez de la venue de mon successeur, et de me fère avoyr quelque récompense: qui sont troys choses que Vostre Majesté adaptera à la nécessité d'ung gentilhomme qui en a plus de besoing que nul aultre qu'ayez jamays employé au service du Roy ny au vostre, et qui, sans me confier par trop de mes mérites passez, desire encores de le mériter davantage par nouveaulx services que j'essayeray de vous fère à toutz deux, les meilleurs et avec le plus de soing et de dilligence que mon aage et ma santé le pourront porter, et tousjours avec une singullière fidellité: et par exprès, Madame, j'auray à jamays, pour l'effet que me ferez sentir de ces troys choses que j'ay dict cy dessus, une immortelle obligation à Vostre Majesté. Et sur ce, etc. Ce 1er jour d'aoust 1575.

CCCCLXIVe DÉPESCHE