Au Roy.

Sire, la Royne d'Angleterre a curieusement, et avec affection, leu les trois lettres, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur le Duc, luy avés escriptes, de voz mains, et a esté fort facille de cognoistre, à ses parolles et contenances, qu'elle prenoit ung grand playsir de voyr que toutz troys persévériés, conjoinctement et constamment, vers elle. Néantmoins elle m'a dict, en riant, qu'elle craignoit que, par mes dépesches, je vous eusse parlé ung peu trop licencieusement de l'affection, qu'elle m'avoit privément déclaré, qu'elle avoit à l'establissement d'une mutuelle et perdurable amityé avec Voz Majestez, et que je la vous eusse interprétée à quelque aultre sorte d'affection vers le mariage et l'entrevue; en quoy, si je ne luy avois réservé la modération, qui convenoit aulx filles, elle auroit grande occasion de se pleindre de moy.

Je luy ay respondu que ce que je luy avoys à explicquer de ma créance luy donroit assez à cognoistre de quelle façon je vous avoys escript ses propos, et comme Vostre Majesté les avoit prins. Et encor, Sire, qu'il m'est bien souvenu qu'ung de ses troys conseillers m'avoit desjà admonesté que je debvois considérer les ennemys que j'avoys en ce propos; (et que, si je venois, de rechef, à débattre ceste forme de privée entrevue, qui m'estoit desjà accordée, qu'ilz m'y succiteroient des labirintes nouveaulx, qui seroient très longs et très difficilles à desmeller, et que, puisque je pouvois avoyr la dicte entrevue en effect, qu'il ne falloit que je m'arrestasse à la formalité, car il estoit très certain que le tout dépendoit maintenant de voyr Monseigneur le Duc, et que, sans cella, le mariage ne succèderoit jamays; et néantmoins, pour l'incertitude de l'évènement, la Royne, sa Mestresse, estoit conseillée de monstrer tousjours qu'elle n'en vouloit venir si avant; dont, de tant qu'il appartenoit à Monseigneur le Duc, qui estoit l'homme, de fère toutes les instances du mariage, c'estoit aussy à luy de monstrer quelque trêt extraordinayre de son affection en la poursuyte de ceste entrevue, et qu'il ne debvoit réputer qu'il luy peût jamays tourner à honte de venir voyr celle qu'il nommoit sa maistresse, en la privée façon qu'elle le devisoit); néantmoins, Sire, je me suis contenu dans les termes de l'instruction que j'ay trouvée dans vostre lettre. Et par ainsy, ay dict à la dicte Dame que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aviés beaucoup esmerveillé la forme de la responce qu'elle vous avoit faicte, et mesmes de ce qu'elle vous y avoit représanté plus d'incertitude de sa volonté que nulle bonne espérance de la vouloir effectuer; dont aviés esté à ne sçavoyr que y fère, ny que dire davantage. Néantmoins, après avoyr bien digéré le faict, voyant que le nouveau escrupulle n'estoit sinon celluy mesmes qu'on avoit auparavant proposé, et que c'estoit plustost une invention faicte, à poste, par les ennemys, pour interrompre encores le propos, ceste foys, que non qu'ilz pensassent dire vérité, car aviés l'object devant voz yeulx, qui vous assuroit du contrayre, vous vous estiés mis toutz trois à dellibérer comme vous pourriés, tout ensemble, contenter le desir de la dicte Dame, et satisfère à vostre réputation, car pensiés bien qu'elle ne voudroit que vînsiés à luy complayre, sinon avec la conservation de vostre honneur; et que, là dessus, Sire, vous me commandiés de luy dire tout franchement que vous ne croyriés jamays que, en vostre endroict, et de la Royne, vostre mère, sur ung si cordial offre, comme vous luy aviés faict, de Monseigneur le Duc, qui s'estoit encores luy mesmes tout entièrement offert à elle, elle eût le cueur de vous vouloir tromper ny uzer de simulation, ny qu'elle vous ait faict fère déclaration qu'elle se vouloit marier, et vouloit préférer vostre alliance à toutes celles de la Chrestienté, pour, puis après, se mocquer de vous, ains que sincèrement elle correspondoit à vostre sincérité; et que, sur ceste confiance, vous aviés résolu de surmonter encores, s'il vous estoit possible, ceste renouvellée difficulté, en soubmettant la décision d'icelle au parfaict jugement de ses yeulx. En quoy vous la vouliés prier, de bon cueur, qu'elle considérât que Monseigneur le Duc estoit nay grand, et tenoit ung très grand lieu au monde, et commandoit aujourdhuy sur toutz les affères de Vostre Majesté, et que pourtant il n'estoit pas possible que sa venue vers elle peult estre collorée, ny couverte, soubz la légation de quelconque aultre ambassadeur, que peussiés envoyer par deçà; mais vous aviés advisé que, en venant en Picardye, où aviés desjà proposé de vous acheminer, à ceste my caresme, pour changer d'air, sellon que voz mèdecins disoient que cella ayderoit bien fort à vous mieulx reffère de la fiebvre quarte, laquelle vous avoit layssé; que, pour l'amour d'elle, et pour servir à ce bon effect, et pour mieulx couvrir le voyage de Monseigneur le Duc, vous poursuivriés vostre chemin jusques à Bouloigne, et que, si elle se vouloit aussy approcher, vers ce quartier là, jusques à Douvres, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, mettriés peyne de luy dresser si à propos, et privément, et secrettement, la dicte entrevue, et sans y uzer aulcun apparat ou despence, que vous espériés, en toutes sortes, de la rendre très contante.

Elle, d'ung bon visage, et d'une fort bonne démonstration, m'a respondu que, en voz lettres et en la créance d'icelles, il vous plaisoit et à la Royne, vostre mère, continuer si honnorablement le pourchas de son alliance, qu'elle voudroit de bon cueur vous pouvoir bien complayre, et s'accommoder à ce que desiriés; et vous supplioit de croyre qu'elle n'estoit si superbe de se vouloir excuser de s'approcher vers Voz Majestez, car, pour servir à vostre honneur et grandeur, elle entreprendroit bien ung plus long et plus malaysé voyage que d'aller jusques à Douvres; mais que n'y ayant pas longtemps qu'elle y avoit esté, et que son premier progrès estoit desjà dressé d'ung aultre costé, vers Yorc, ung chascun diroit qu'elle alloit chercher mary, non qu'elle voulût, pour cella, regarder tant à sa qualité de Royne, veu que Monseigneur le Duc estoit aussy luy mesmes royal, comme à ce qu'elle estoit fille. En quoy elle vous supplioit de trouver bon qu'elle n'outrepassât rien des modestes respectz qu'elle se debvoit réserver, bien que, par advanture, elle pourroit aller, comme en chassant, jusques en une mayson de milord Coban, à vingt milles de Grenvich, sur le chemin de Douvre, et rencontrer là Monseigneur le Duc, qui s'y pourroit trouver avec douze ou quinze des siens; ou bien, s'il se vouloit approcher à Gravesines, qui est ung lieu sur la Tamise, que bien facillement une barge l'yroit prendre là, et le porteroit fort secrettement avec les siens dans Grenvich, et qu'elle estimoit que c'estoit bien tout le mieulx qui s'y pouvoit fère.

Je luy ay réplicqué que, puisque Voz Majestez condescendoient de luy envoyer Monseigneur le Duc, en la plus descente et convenable façon que verriés le pouvoir fère, je la suppliois qu'elle se voulût, en quelque partie, accomoder à vostre volonté de s'approcher vers Douvres, et vous envoyer présentement le saufconduict, et que, de tout le surplus, elle s'en reposât ardiment sur le bon ordre que Voz Majestez y sçauroient bien donner.

A cella elle m'a respondu que la Royne, vostre mère, sçauroit très bien dresser la finesse, quand elle vouldroit, mais qu'elle craignoit qu'elle y voulût trop garder l'advantage de son filz; et que, de tant que ses principaulx conseillers estoient absentz, lesquels elle n'attandoit jusques au deuxiesme jour ensuyvant, elle me prioit, premier que de rien résoudre en cella, de luy donner ung peu de loisir d'en pouvoir conférer avec eulx.

Or ay je, Sire, distribué voz aultres lettres à iceulx conseillers, aussytost qu'ilz ont esté arrivés, et n'ay obmis de leur fère les instances et les offres, et leur déduyre les raysons, que j'ay cognu les pouvoir anymer et encourager, non seulement au poinct de ceste entrevue, ains aussy à résoudre la conclusion de tout l'affère.

Mais cepandant est survenu ceste nouvelle de la reprinse d'armes par voz subjectz de la nouvelle religion, laquelle, du commancement, a esté publiée fort grande, ainsy que je le vous ay mandé; mais, depuis, l'ambassadeur d'Angleterre l'a escripte fort modérément. Et je la suis allé représanter, en propres termes, à la dicte Dame et aulx siens, comme je l'ay trouvée dans vostre lettre, du IIIe du présent, y adjouxtant seulement que vous craigniés bien que les impacientz du repos, lesquelz, par leurs faulx bruictz et par leurs faulces subjections, s'efforçoient de ressuciter ce malheur dans vostre royaulme, n'aspirassent oultre à fère tousjours leur profict de ceste division, à deulx aultres encor plus maulvais effectz: l'ung estoit d'imprimer une maulvaise opinyon de Vostre Majesté aulx princes protestantz d'Allemaigne, pour les vous rendre ennemys, du costé de deçà, et les fère aussy ennemys du Roy, vostre frère, du costé de Pouloigne; et l'aultre, d'altérer la bonne amityé que vous aviés avec la dicte Dame, et traverser le pourchas que faysiés de son alliance. En quoy vous la supplyés, de bon cueur, de ne vouloir, pour tout cecy, s'esmouvoir aulcunement de sa part, car debvoit croyre, avec toute vérité, que ce qui estoit recommancé, et ce qui pourroit ensuyvre de trouble en vostre royaulme, seroit contre vostre volonté, et contre celle de la Royne, vostre mère, et celle de Monseigneur, vostre frère, et sans aulcune coulpe qui fût procédée de nul de vous; et que touts troys, quoy qui deût advenir, estiés tous résolus de persévérer, plus constamment que jamays, vers elle; et attandiés maintenant, avec très grand desir, sa responce sur ce que luy aviés naguyères faict proposer.

La dicte Dame m'a respondu que, en nulle sorte du monde, vous luy pouviés mieulx monstrer que vous l'aymiés et que vous vous fyiés d'elle, que de luy fère ainsy part et communicquation de voz affères; et qu'elle avoit ung merveilleux regret, que ceulx qui envyoient le bien et la prospérité d'iceulx, eussent tant de moyen que de les remettre en trouble, en quoy, si son advis estoit digne de venir devant Vostre Majesté et devant l'expérimantée prudence de la Royne, vostre mère, elle vous conseilleroit très volontiers toutz deux de fère, de main en main, enquérir si avant, contre ces faulx rapporteurs, que quelqu'ung en peult estre prins, pour le fère, en terreur des aultres, très exemplayrement punir, et plus griefvement que ceulx mesmes qui ont prins les armes, comme estant plus traistres qu'eulx: car plus grand trahison, à son advis, ne vous pourroit estre faicte que de vous distrayre et allyéner voz subjectz, et vous mettre en nécessité d'esprouver que peut; en voz susdicts subjectz, le désespoyr de vostre bonne grâce; et, quand à elle, que, en cest accidant et toutz aultres, vous la trouveriés tousjours très constante amye et très germayne bonne seur; et que, desjà une foys, elle avoit assemblé ceulx de son conseil pour adviser de la responce qu'elle auroit à me faire; vray est, qu'ayant depuis pensé que, à cause de ces nouveaulx accidantz, vous pourriés, possible, m'avoyr mandé quelque changement, elle avoit bien voulu attandre jusques à ce que j'eusse, de rechef, parlé à elle, mais voyant que je ne luy disois rien au contrayre, elle me feroit bientost sçavoyr ce qu'elle dellibéroit vous respondre, qui ne vous seroit, à son advis, sinon bien agréable.

Or, attandant cella, Sire, j'ai communicqué la mesme lettre de Vostre Majesté, du IIIe du présent, à ceulx de voz subjectz, plus principaulx, qui sont encores icy; lesquelz m'ont respondu qu'ilz estoient très marrys du renouvellement du trouble, et néantmoins qu'ilz avoient beaucoup de consolation de voyr que Vostre Majesté le détestoit et le vouloit remédier. Dont Mr le vydame, de sa part, a monstré qu'il ne vouloit rien mouvoir, ains plustost servir, en tout ce qu'il pourroit, à l'effect de la bonne intention qu'aviés à la tranquillité de voz subjectz, et qu'il y employeroit très volontiers, quand Vostre Majesté le luy commanderoit, les mesmes moyens qu'il m'avoit autreffoys dict qu'il pensoit avoyr bien bons vers le comte Palatin, aulmoins si les choses ne se trouvoient depuis bien fort changées en luy. Et Mr de Languillier m'a fort expressément confirmé sa résolution de vouloir jouyr du béneffice de l'édict, soubz la bonne grâce de Vostre Majesté, et que, s'il vous plaisoit vous servir de luy vers ceulx de la noblesse de Poictou, qu'il espéroit pouvoir beaucoup vers eulx, à les rendre, par sa persuasion et par son exemple, bien capables de vostre bonne intention, et que, plustost que de sa part il repreigne les armes, sinon par vostre commandement, encor qu'il voye ne pouvoir avoyr seur repos chés luy, qu'il s'en yra habiter en Suysse. Et la comtesse de Montgommery, laquelle m'est venue dire adieu, avec mademoiselle de Beaufort sa fille, quand elles sont allées à Hamptonne, m'a assuré qu'elle feroit incontinent sçavoyr à son mary ce que je luy avoys déclaré de vostre droicte intention, et le persuaderoit bien fort de la suyvre. Lequel son mary, Sire, estoit encores, le Ve de ce moys, à Gerzei, et n'en a poinct bougé; et a descouvert, ce dit on, deux trettés qui se faysoient pour le tuer, l'ung, par des soldatz qui, en guyse de marchandz et de marinniers, estoient, à cest effect, passés en l'isle, et l'aultre, par son secrettère, avec du poyson, dont le dict secrettère est prins, et dict on qu'il sera mené icy, et que le dict comte retournera bientost par deçà.