—du VIe jour d'apvril 1574.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Meusnier.)
Délibération des seigneurs du conseil sur l'entreprise de Montgommery.—Déclaration de la reine d'Angleterre que les armemens, faits à Londres, ont pour objet d'observer la flotte espagnole qui doit se rendre dans les Pays-Bas.—Nouvelles de Flandre et d'Écosse.—Disposition favorable d'Élisabeth à l'égard de Marie Stuart.
Au Roy.
Sire, après que j'ay eu faict ma plaincte à la Royne d'Angleterre de la descente du comte de Montgommery en Normandye, et de ce que, de l'isle de Gersey, qui est à elle, il a dressé toute son entreprinse par dellà, et en a tiré les poudres, les armes, l'artillerye et les monitions qu'il a voulu, elle a proposé le faict en son conseil, avec démonstration, sellon qu'on me l'a bien fort assuré, qu'elle en estoit grandement offancée. Et Me Pollet, gouverneur de la dicte isle, qui, plus d'ung moys auparavant, estoit icy, a esté appellé, lequel s'est efforcé de monstrer qu'il ne pouvoit estre que cella fût vray, et qu'aulmoins estoit il très certain que luy, ny son lieutenant, n'en estoient nullement consentantz. Dont, sur ce doubte, l'on a envoyé devers la comtesse de Montgommery, à Hamptonne, pour en avoyr la certitude; laquelle a mandé qu'elle n'en sçavoit du tout rien, et que, si son mary avoit faict ce voyage par dellà, qu'il le luy avoit desrobbé, et qu'elle n'avoit eu nouvelles de luy, ny n'en estoient venues aulcunes de Gersey, à cause du vent contrayre, plus de troys sepmaynes avoit. Et, là dessus, le dict Pollet a esté renvoyé à sa charge pour en donner promptement advis, et n'y a eu celluy, de tout le dict conseil, qui n'ayt advoué à la dicte Dame que le comte auroit bien fort mespris contre elle, s'il avoit entreprins la dicte descente, et qu'elle la luy debvoit fère réparer. Et elle a déclaré davantage qu'elle ne vouloit, en façon que ce fût, que hommes, armes, vaysseaulx, ny nulle aultre assistance sortît de ce royaulme pour ceulx qui s'estoient eslevez contre Vostre Majesté.
Dont je verray, Sire, comme cella s'observera; et en continuant ma remonstrance du dict de Montgommery, quand la surprinse qu'on dict qu'il a faicte de Carantan sera mieulx advérée par deçà, et allant souvant à plaincte pour les aultres supportz, que j'entendray que les dictz Angloys feront aulx dictz eslevez; qui, à mon advis, ne se pourront tenir qu'ilz ne leur en facent quelques ungs, je mettray peyne de vous destourner tout le mal, que je pourray, de ce costé; et essayeray ce que m'avez mandé, de la susdicte comtesse de Montgommery, ayant cepandant, Sire, prins parolle d'aulcuns principaulx de son conseil, oultre celle de la dicte Dame, de vous pouvoir assurer, qu'encor qu'elle prépare des forces, par mer et par terre, et qu'elle en ayt desjà de prestes, que néantmoins sa présente dellibération n'est de les employer nullement contre Vostre Majesté. Et je sçay bien, Sire, que, par icelles, elle, en tout évènement, se veult trouver pourveue, pour le passage de cette grande armée qui doibt venir d'Espaigne, au secours des Pays Bas, quand elle arryvera en la mer de deçà; et aussy que les choses d'Irlande la pressent assez, et qu'elle ne se peut jamays tenir assez assurée de celles d'Escosse. Néantmoins la naturelle inclination, que les Angloys ont contre la France, et leur commune religyon avec ceulx qui ont prins les armes par dellà, me faict vous supplyer très humblement, Sire, de ne laysser rien de si exposé, de leur costé, que l'occasion les puisse convyer d'entreprendre; car, encores qu'en toutes les parolles et démonstrations de la dicte Dame, si elle n'est bien la plus faulce et simulée princesse de la terre, elle face tout semblant d'avoyr bonne intention vers Vostre Majesté, et mesmes d'estre bien inclinée au party de Monseigneur le Duc, vostre frère, s'il advenoit que les Angloys fissent quelque exploit en France, qui réuscyst, advantageux pour les prétencions de ce royaulme, indubitablement elle l'advoueroit; et quand bien elle n'auroit volonté de le fère, ses subjectz l'y contreindroient; dont se fault tenir sur ses gardes.
Les depputez de Flandres continuent de vacquer tousjours à leur commission, bien qu'à dire vray il semble qu'ilz y vont lentement, et qu'ilz praticquent d'aultres choses d'importance en ceste court, lesquelles je mettray peyne de sçavoyr au vray, affin de le vous mander. Et ayant recherché, jusques au fondz, quelle estoit celle entreprinse qu'on m'avoit adverty sur Callays, j'ay trouvé qu'elle estoit sur l'Éscluse, et qu'avec les navyres qui partoient d'Ollande et les angloys, qui s'embarquoient lors, icy, le dict prince d'Orange prétandoit d'emporter le dict Éscluse, et se fère, incontinent après, maistre de Bruges, pour y avoyr encores ung butin plus riche que celluy de Meldelbourg.
J'ay, ces jours passés, escript, par deux diverses voyes, en Escosse, et ay mandé au Sr de Quelsey la responce que m'avez commandé de luy fère. J'espère que, dans peu de jours, j'auray responce des principaulx seigneurs du pays. J'entendz que le comte de Morthon a faict appeller le comte d'Arguil pour venir rendre compte d'aulcunes bagues, qu'il prétend que la comtesse d'Arguil, sa femme, veufve du feu comte de Mar, retient, de celles de la couronne; et l'a faict venir au ban pour le fère déclarer forfaict, d'où l'on crainct, icy, que les armes s'en repreignent par dellà. Et le susdict Quelsey m'a layssé, par mémoyre, de supplyer très humblement Vostre Majesté qu'il vous playse octroyer vostre ordre au dict d'Arguil, ainsy que son feu père l'avoit.
J'ay supplyé, le plus humblement que j'ay peu, la Royne d'Angleterre de vouloir fère responce à certaynes lettres, que la Royne d'Escosse luy a escriptes, et l'ay sondée fort doulcement de quelle affection elle estoit, à ceste heure, vers elle; qui m'a, en très bonne sorte, respondu qu'elle luy escriproit, ou aulmoins escriproit au comte de Cherosbery tout ce qu'elle avoit à luy respondre; et qu'elle vouloit que je luy escripvisse ardiment qu'elle n'avoit, à présent, aulcune aultre nouvelle offance contre elle, que la recordation de celles qui estoient déjà passées; et a commandé de fère seurement conduyre à la dicte Dame les coffres et besoignes, et lettres, qui luy estoient freschement arrivées de France. Vray est qu'elle a voulu que ce ayt esté par des serviteurs du dict Sr de Cherosbery, et non par ceulx qui les avoient menés jusques icy. Sur ce, etc.
Ce VIe jour d'apvril 1574.