CCCLXXVe DÉPESCHE
—du XVe jour d'apvril 1574.—
(Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal.)
Prise de Carentan par Montgommery.—Désaveu que font les Anglais de cette entreprise.—Desir d'Élisabeth que l'entrevue soit accordée.
Au Roy.
Sire, le jeudy de la sepmayne saincte, et non plus tost, est arrivée à ceulx cy la certitude de la descente du comte de Montgommery en Normandye, et de la surprinse qu'il a faicte de Quarantan; et j'entendz que le mesme advis porte qu'il estoit bien près d'avoyr aussy Valoignes, et que Mr de Torcy avoit parlé à luy, le XXIIe du passé, et luy avoit monstré des articles, de la part de Vostre Majesté, aulxquelz il avoit faict la responce, qu'il a mandée par deçà; et que son frère avoit été tué, de guet à pens, par le commandement de la Royne. Dont vous puis assurer, Sire, que ceste princesse et ceulx de son conseil ont faict grande démonstration d'estre fort malcontantz du dict comte, et m'avoit esté donné espérance qu'il luy seroit escript de s'en retourner, et d'amander la faulte qu'il avoit faicte, ou aultrement, que la dicte Dame s'en ressantiroit; dont suis attandant ce qu'elle y voudra fère, car n'a encores bien résolu, en son conseil, comme y procéder. Et je vous supplye très humblement, Sire, vous souvenir comme, dès le commancement de janvyer, je vous advertys du voyage du dict de Montgommery à Gersé, et comme il falloit que le fissiés observer de dellà, parce qu'il estoit tout auprès de vostre coste, et bien fort esloigné d'icy, et que mandissiés advertyr, tout au long des places de la mer, de se tenir bien sur ses gardes; dont je fus infinyement ayse, par une dépesche du moys de febvrier dernier, que Vostre Majesté me mandoit d'y avoyr très bien pourveu.
Or, Sire, ce que j'estime pouvoir maintenant fère est de retenir ceste princesse, et pareillement ceulx de voz subjectz, qui sont encores par deçà, le plus que je pourray, en vostre dévotion, et garder qu'ilz ne suyvent ny favorisent l'entreprinse du dict de Montgommery. En quoy j'ay faict desjà, et continueray ordinayrement de fère, les plus exprès et les plus ardentz offices qu'il me sera possible. Et, quand à l'heure présente, je ne sçaurois desirer rien de mieulx, de ceste princesse, que ce que sa parolle et tout son semblant monstrent de vouloir fère bonnement pour vous, en l'occurrence de voz présentz affères; et que, pourveu que luy faciés sçavoyr, ou bien qu'elle puisse cognoistre ce que desirés d'elle, elle promet de très volontiers s'y employer.
Ung de ses principaulx conseillers, sur une nostre privée communicquation, m'a faict sçavoyr que la dicte Dame et ceulx de son conseil ne furent oncques mieulx disposés qu'à présent au propos du mariage, parce qu'ilz prévoyent, plus que jamays, par une occulte nécessité qui est dans cest estat, qu'elle et toutz eulx sont ruynés, si elle ne se marye. Et néantmoins il leur semble que le docteur Dayl y a senty du réfroydissement, de vostre costé, non que les termes, dont Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy avez uzé, en sa dernière audience, n'ayent esté bons et fondés en rayson, mais il luy a semblé n'y avoyr cognu la mesmes affection que devant; et qu'icelluy conseiller desireroit, au cas que Voz Majestez ne peussent, pour encores, s'approcher de ceste frontyère, qu'elles fissent aulmoins venir Mon dict Seigneur le Duc à ceste entrevue privée; où il me pouvoit assurer qu'il seroit receuilly et reçu de bon cueur; et que desjà ceste princesse avoit préparé ce qui faysoit besoing pour aller là où elle prétandoit de le rencontrer; et, quoy que ce soit, il me vouloit assurer, sur son honneur et sur le péril de son âme, que la dicte Dame ny ceulx de son conseil n'estoient consantz, ny sçavantz, de l'entreprinse du dict de Montgonmery, ains se tenoient fort offancés de ce qu'il l'avoit faicte; et que c'estoit chose très assurée qu'il n'avoit admené ny hommes, ny monitions aulcunes, de ce royaulme, et n'en tireroit la valeur d'ung soul; comme à la vérité, Sire, sellon le rapport que j'ay de l'estat du pays d'Ouest, il ne s'y prépare, pour encores, rien en faveur de luy. Et sur ce, etc.
Ce XVe jour d'apvril 1574.