CCCLXXVIe DÉPESCHE

—du XIXe jour d'apvril 1574.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)

Motifs qui ont engagé Montgommery à reprendre les armes.—Ses instances pour obtenir des secours.—Nouvelle de la fuite du prince de Condé.—Négociation faite, au nom de La Noue, auprès des Anglais et du prince d'Orange, pour qu'ils portent des secours à la Rochelle.—Armemens des Anglais, qui se tiennent prêts à profiter des troubles de France.—Nécessité de reprendre la négociation du mariage.—Effet produit à Londres par la nouvelle de l'arrestation du duc d'Alençon et du roi de Navarre.

Au Roy.

Sire, par des lettres, que le comte de Montgommery a escriptes en ceste court, il s'est voulu justiffier, de sa descente en Normandye, sur des advertissementz qu'il assure luy avoyr esté donnés, de bon lieu, comme l'entreprinse estoit faicte de le tuer, de voye de faict ou par poyson, dans Gersey, et que, d'ailleurs, la Royne d'Angleterre avoit suspecte sa demeure au dict lieu; dont il avoit mieulx aymé aller exposer sa vye, avec ceulx qui estoient en armes en France, que demeurer en ceste peyne, entendant mesmement qu'ilz monstroient de ne les avoyr prinses que pour deffandre leur religyon, et pour éviter une généralle exécution qu'on avoit décrettée contre eulx; et supplioyt ses amys et parantz de luy moyenner quelques forces, de icy, pour le secourir, et des vaysseaulx pour courre la mer, en son nom, et pour fère quelque surprinse par dellà, où il s'en trouveroit la commodicté. A quoy il n'a esté encores respondu, et ne seroient ses instances pour produyre de grandz effectz, n'estoit tant de choses qu'on publie, si advantageuses pour les eslevez, que cella esmeut bien fort les Angloys d'accourir à leur guerre; en quoy n'est de petit moment la fuyte, qu'on assure estre vraye, du Prince de Condé, qui a layssé la charge que luy aviez donnée en Picardye, pour se retirer ou en Allemaigue, ou avec eulx. Et, d'ailleurs, Sire, Mr de La Noue a envoyé icy son ministre, Textor, lequel il a faict passer à la Rochelle pour y prendre mémoyres et instructions; et n'a esté sitost arryvé en ceste ville, que le ministre Villiers, et Bobineau, agent de la Rochelle, et avec eulx Calnar, agent du prince d'Orange, l'ont mené vers aulcuns seigneurs de ce conseil, à la court, où il a négocié bien fort privément avec eulx. Et luy a l'on eu de tant plus de foy qu'il a apporté lettres de fort expresse recommandation du dict Sr de La Noue à Mr de Walsingam; ensemble, ainsy que j'entendz, certayne moictyé de quelques enseignes, que les susdicts de La Noue et de Valsingam s'estoient d'autrefoys my parties entre eulx pour signe de crédict, à celluy par qui ilz les envoyeroient l'ung à l'aultre.

Et je souspeçonne fort que la négociation n'est légère, ny de peu d'importance; de laquelle ce que j'en descouvre, pour ce commancement, est que icelluy Textor rejette bien loing toutz moyens et propos de paix; et qu'il demande assistance d'armes, de poudres et de vivres, offrant, en eschange, du sel et du vin, et aultres marchandises, et pareillement demande quelques vaysseaulx armez. En quoy semble que, pour ce poinct, des vaysseaulx, il traicte aussy avec le dict Calnar d'en avoyr du prince d'Orange; et est en grande espérance qu'il en impétrera d'icy, avec les aultres choses qu'il requiert, et que, de ceulx du dict prince, il les a desjà toutz assurés.

Or, Sire, ayant descouvert ces choses, je m'efforce, par toutz les meilleurs moyens que je puis, et m'efforceray, à toute heure, d'en traverser les effectz, et, possible, en interrompray je la pluspart; mais de ce qui en pourra eschaper, à la desrobée ou soubz aultres prétextes, je me trouve aussy perplex que j'ay esté, les aultres foys, de le pouvoir empescher; mesmement que je viens d'entendre que ceulx cy ont faict résolution d'armer toutz leurs grands navyres, et de mettre bientost les meilleures et les plus gaillardes forces, qu'ilz ayent, en mer, soubz colleur d'assurer ceste coste contre le passage de l'armée d'Espaigne, bien que le depputé de Flandres, qui m'est venu, ces jours icy, visiter, m'ayt dict qu'il a eu une très bonne et fort favorable responce de ceste princesse, quand il l'a priée de vouloir concéder le passage libre et seur, ez rades et portz d'Angleterre, pour l'armée d'Espaigne. Dont semble, Sire, suyvant les précédantz advis que je vous ay mandés, qu'il ne sera que bon qu'ayez aulcunement suspect, et pourvoyés, le mieulx que pourrés, que cest armement ne vous puisse nuyre, non que je descouvre en ceste princesse ny aulx siens, pour encores, aulcune sinistre intention contre Voz Majestez. Et seulement je les voy un peu altérez de ce resfroidissement, qu'il leur semble sentir en Voz Majestez Très Chrestiennes et Monseigneur le Duc, vers le propos du mariage; duquel, si ne mandez bientost quelque bonne responce, il y a grand danger qu'ilz n'accordent du tout, et ne concluent de bien grandes et estroictes intelligences avec le Roy d'Espaigne, m'ayant ung personnage d'authorité, et bien fort principal de ceste court, mandé que, si bientost le party de Mon dict Seigneur le Duc ne se résoult, et l'entrevue ne se fait, qu'il n'en faudra jamays plus parler; car ung aultre propos sera substitué en lieu d'icelluy. Et sur ce, etc.

Ce XIXe jour d'apvril 1574.

Comme je voulois clorre la présente, les seigneurs de ce conseil m'ont envoyé dire que le pacquet de leur ambassadeur estoit arryvé; par où ilz avoient sceu que la fiebvre quarte avoit reprins Vostre Majesté, et qu'il y avoit grand trouble en vostre court, à l'occasion de certaynes praticques qui s'estoient descouvertes; dont aulcuns gentilhommes avoient esté constitués prisonniers, et Monseigneur le Duc et le Roy de Navarre mis en arrest, et voz gardes renforcés, et logés dedans le chasteau de Vincennes, et que tout y estoit si resserré qu'à peyne avoit peu sçavoyr, le dict ambassadeur, qu'est ce que se faysoit dedans; dont iceulx du dict conseil déploroient le présent estat de voz affères. De laquelle nouvelle, Sire, ceste court, avec toute ceste ville, sont si pleines, et y faict on dessus tant de nouveaulx desseings que j'en suis en très grande peyne. Dieu veuille que ce qu'ilz disent, et ce qu'ilz proposent, se trouve, à la fin, tout vain.