CCCLXXVIIe DÉPESCHE

—du XXIIIIe jour d'apvril 1574.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne Jumeau.)

Audience.—Retard apporté à la réponse du roi, sur l'entrevue, par les nouveaux évènemens de France.—Reproche adressé, en France, à la reine d'Angleterre d'avoir favorisé l'expédition de Montgommery, et trempé dans le complot de Saint-Germain.—Sa justification.—Demandes faites par l'ambassadeur de la confirmation de la ligue, du secours promis par le traité d'alliance, et du désistement de l'entreprise de Montgommery, ou de la remise au roi de sa femme et de ses enfans.—Protestation que l'on doit avoir confiance dans le desir du roi d'accommoder les affaires de la religion en France.—Consentement donné par Élisabeth à toutes ces demandes.—Délibération des seigneurs d'Angleterre.—Conseil donné par Élisabeth au roi d'user de rigueur contre les auteurs du complot de Saint—Germain.—Mémoire. État des forces de Montgommery et de La Noue: détails de leurs négociations en Angleterre.—Avis d'une entreprise projetée contre Dieppe.

Au Roy.

Sire, j'ay esté, le XXe de ce moys, donner les bonnes pasques à la Royne d'Angleterre, et luy ay dict que j'avoys expressément différé, cinq ou six jours, de venir fère ce debvoir vers elle, pour attendre qu'il m'arryvât quelque dépesche de France; car Vostre Majesté n'avoit accoustumé, ny la Royne, vostre mère, ny pareillement Monseigneur le Duc, d'estre tant longtemps sans me mander de voz nouvelles, affin d'en fère tousjours part à la dicte Dame, ny sans me commander de vous escripre souvant des siennes. Dont il pouvoit bien estre qu'il y eût quelque chose de ce trouble qu'on publioit de vostre court, qui vous retardoit ainsy; mais que je la supplioys bien de ne croyre que le tout fût vray, car il se cognoissoit facillement que la pluspart de ce qu'on en avoit escript estoit plus recueilly de la paillasse que prins du cabinet; et que n'ayant de quoy traicter maintenant avec elle sur des lettres fresches, je luy racompterois ce que me commandiés par voz précédentes, du XXIIIe du passé: c'est que vous desiriés qu'elle ne voulût interpréter, sinon à bien, qu'au partir de Saint Germain vous n'eussiés prins le chemin de Picardye, comme vous luy aviez promis de le fère, Car aviés esté contrainct de retourner vers Paris, pour pourvoir aux affères qui vous estoient survenus; dont la supplyois qu'elle vous voulût ung peu proroger le temps de l'entrevue, avec promesse que vous la luy viendriés accomplyr, en la façon qu'elle la vous accordoit, à la première sallie que feriés des environs de Paris, après qu'auriés restably la paciffication de vostre royaulme. Et cependant vous vouliés seulement impétrer d'elle que Mon dict Seigneur le Duc peût mener quelques seigneurs et gentilshommes, non en grand nombre, mais de bonne qualité, quand il passeroit de deçà, affin de pouvoir plus honnorablement comparoir en sa présence.

Elle m'a respondu qu'elle me remercyoit infinyement des bonnes pasques que j'estois venu luy donner, lesquelles luy seroient ung passage à plus d'heur, puisque je le luy souhaytois, et qu'elle regrettoit, du plus profond de son âme, que les vostres ne vous eussent esté ainsy joyeuses et pleynes de repos comme elle les vous desiroit, et qu'elle n'avoit peu contenir ses larmes, au récit, de ce qu'on luy avoit escript, du trouble que vous aviés en voz affères publicques de vostre royaulme, et aulx privés de vostre mayson; et que, sellon l'exemple, non trop vieulx, mais bien fort calamiteux, qu'elle avoit en ses cronicques, de la ruyne d'aulcuns roys et des frères des roys d'Angleterre, ses prédécesseurs, par la division, en quoy aulcuns ambicieux subjectz, et pleins de passion, les avoient entretenus, lesquels en avoient esté eulx mesmes les premiers ruynés, elle vous supplyoit, de tout son cueur, Sire, que voulussiés procéder sagement, et par les prudentz advis de la Royne, vostre mère, et par meure dellibération du conseil, sans aulcune perturbation d'esprit, à l'examen de cest affère; et que, de vous proroger l'entrevue, elle ne le vous voudroit pas refuzer; mais pensoit que les choses se trouveroient changées, et qu'elle n'avoit garde de recevoyr vers elle ce que vous jugeriés digne d'estre banny de vous.

Je luy ay réplicqué qu'elle se pouvoit promectre d'avoir aultres nouvelles, et trop meilleures, par la procheyne dépesche qui viendroit de Vostre Majesté, que celles qu'on luy avoit escriptes; et, comment qu'il en fût, que je sçavoys bien que vous luy feriés part de la vraye vérité du tout. Et ay adjouxté qu'elle voyoit bien comme il playsoit à Dieu de vous succiter beaucoup d'affères, par la présumption et trop grande licence d'aulcuns de voz subjectz, dont aviez besoing, plus que jamays, d'estre consolé et assisté des princes de vostre alliance; et que je la supplioys de ne vous vouloir maintenant deffalir, sellon que, en telles grandes occasions, les bonnes et royalles, et généreuses amityés, comme estoit la sienne, se sçavoient bien monstrer; et qu'elle vous fît sentir, à bon esciant, qu'il ne vous failloit recourir, pour tous ces accidantz, à nulle meilleure ny plus certeyne confédération que celle qu'elle vous avoit jurée, affin que, vous tenant ferme à icelle, vous n'eussiés occasion de vous unir, ny vous obliger, à nul aultre nouveau party;

Et que j'avoys ung extrême regret que le comte de Montgommery eût ainsy entreprins d'aller, de l'isle de Gersey, qui estoit à elle, surprendre une de voz places en Normandye, sans considérer le tort qu'il succitoit à la ligue d'entre Voz Majestez, et l'interromption qu'il mettoit au commerce de voz deux royaulmes, et le préjudice qu'il faysoit au bon propos du mariage. Dont je l'avoys desjà supplyée que, pour tesmoigner du déplaysir qu'elle en avoit, elle luy voulût mander de se départir de son entreprinse, et réparer sa faulte, ou qu'aultrement elle vous mettroit sa femme et ses enfantz entre voz mains; et qu'il y avoit deux personnages, de bonne qualité, en Normandye, qui m'avoient escript que, par aulcuns propos du dict de Montgommery, et aultres divers argumentz, il y avoit grande apparance que la dicte Dame eût sceu et tenu la main à l'entreprinse du dict de Montgommery, et davantage qu'elle eût adhéré à ceulx qui, peu auparavant, avoient atiltré leur rendez vous près de St Germain, pour surpendre Vostre Majesté.

Sur quoy, je l'assurois de vous avoyr escript, Sire, que, si rien de semblable vous estoit rapporté, que je vous supplioys très humblement de ne le croyre, car je me voulois soubmettre à telle punition de mort, qu'il vous plerroit me condampner, qu'elle ny ceulx de son conseil n'avoient esté consentz ny sçavantz de l'une ny de l'autre entreprinse, cognoissant qu'elle avoit le cueur si royal et la conscience si bonne, et avoit en si grande recommandation sa parolle, son honneur et la droicture, qu'elle ne voudroit, pour chose du monde, avoyr faulcé les promesses et les serrementz de vostre dernier traicté, ny vous avoyr rendu, en eschange de la grande amityé que luy portiés, et du pourchas que fesiés de son alliance, ung tel trêt d'ingrate et d'ennemye princesse, oultre que les mutuelles lettres, qu'aviez de la main l'ung de l'aultre, vous debvoient assurer de toutes semblables souspeçons d'entre vous; et qu'elle jugoit assez que ceste reprinse d'armes de voz subjectz estoit si inicque qu'elle ne méritoit d'estre favorizée, ains d'estre mortellement poursuivye de toutz les honnorables princes du monde, sellon que je la supplioys de considérer qu'il ne pouvoit estre rien de plus injuste que de ne vouloir avoyr esgard que Vostre Majesté, ayant ung royaulme composé de beaucoup de grandz princes et seigneurs, et de beaucoup de noblesse, et d'ung grand nombre de prélatz et gentz d'église, et de plusieurs bonnes et puissantes villes, de sept ou huict parlementz, et d'une infinité de subjectz toutz catholicques, lesquelz ne falloit doubter que n'eussent en grande révérance l'église romaine, s'ilz voyoient qu'advantagissiez par trop les Protestantz, il n'y eût danger qu'ilz prînssent ung party tout contrayre à celle naturelle affection et vray amour qu'ilz vous portoient. Dont falloit qu'ilz se contentassent de ce que bonnement pouviez fère pour eulx, sans mettre vostre estat en danger; et que, s'ilz n'eussent aulmoins fondé leur reprinse d'armes, sinon sur l'instance d'estre mieulx accomodez de l'exercice de leur religion, sellon que, par le dernier édict de la Rochelle, il ne leur y estoit assez suffizamment pourveu, bien que, pour nulle occasion du monde, les subjectz doibvent jamays recourir aulx armes en l'endroict de leur prince, si seroient ilz encores plus tolérables que de collorer leur grand meffaict, par ung aultre plus grand, de calompnier vostre réputation, qu'ayez voulu, contre votre parolle, surprendre la Rochelle, et décrété une généralle exécution contre eux; chose que la dicte Dame pouvoit juger, par les aultres occasions et grandz empeschementz où vous estiés lors occupé, tant de vostre malladye que de l'expédition du Roy de Pouloigne, vostre frère, et de son passage par l'Allemaigne, et de l'avoyr franchement commis à la foy des Protestantz, et vous estre quasy du tout désarmé, là où ilz demeuroient avec une puissante armée en Languedoc, et d'avoyr approuvé l'exécution que ceulx de la Rochelle avoient faicte contre ceulx qu'ilz accusoient de la conspiration, bien qu'ilz s'en soient purgez à leur mort, et l'ayent prinse à leur dampnation au cas qu'il fût vray, et d'avoyr, en mesme temps, poursuivy, avec plus d'affection que jamays, le propos du mariage d'entre elle et Monseigneur le Duc, combien leur prétexte avoit peu d'apparance de vérité: