Les six premiers navyres de son dict armement sortiront à la fin de ce moys, et non plus tost, et les aultres, puis après, s'yront conduysant, tout à loysir, à Porsemmue, où desjà l'on prépare les vivres, le biscuit, la cher, et aultres provisions, pour les avitailler; et le comte de Bethfort part bientost pour aller donner ordre, en Cornoialle et Dauncher, que les mariniers et gens de guerre, qu'il faudra mettre dessus, se trouvent prestz. Néantmoins je sentz bien que les évènementz de France font que ceulx cy traictent plus gracieusement avec le Roy d'Espaigne qu'ilz ne faysoient auparavant, et qu'il semble qu'ilz entreront en beaucoup de modération avecques luy, ainsy que luy, de son costé, les en recherche; et que difficillement se garderont ilz qu'ils n'employent, en une façon ou aultre, quelque partie de leur armement en faveur des eslevez de vostre royaulme, bien que je ne cesseray de m'y oposer tousjours, autant qu'il me sera possible.

L'on a envoyé nouvelle instruction au cappitayne Leython, depuis l'exécution du comte de Couconnas et de La Molle, et depuis l'emprisonnement de messieurs les Mareschaulx; dont j'estime qu'il parlera en toute aultre façon à Vostre Majesté qu'on ne le luy avoit commandé, à son partement. Néantmoins je desire qu'il vous playse le renvoyer bien contant, et mander, par luy, beaucoup d'honnestes satisfactions à la Royne, sa Mestresse, et pareillement à ses deux conseillers.

Elle est après à dépescher quelque personnage, et croy que ce sera Quillegreu, eu Escosse, devers le comte de Morthon, par prétexte de traicter de certains désordres qui sont nays en la frontyère; mais je croy que c'est pour conférer avecques luy sur le passage de l'armée d'Espaigne. Je ne vous toucheray rien, icy, des nouvelles du dict pays, parce que le sieur de Molins, qui en vient tout freschement, vous en aura donné bon compte. La Royne d'Escosse, vostre belle sœur, se porte bien, et, hier, je présentay, de sa part, une basquinne de satin incarnat, à ouvrage d'argent, fort menu, et tout tissu de sa main, à la Royne d'Angleterre, laquelle a eu très agréable le présent, et l'a trouvé fort beau, et l'a prisé beaucoup, et m'a semblé que je l'ay trouvée fort modérée vers elle. J'ay, icy, des lettres que la dicte Royne, vostre belle seur, escript à Voz Majestez, mais je n'ay encores congé de les vous envoyer. Ce sera par Halley, son vallet de chambre, qui est icy, l'ung de voz chevaulcheurs d'escuyerie, lequel les attand. Et semble qu'il n'y aura rien de mal que Voz Majestez luy respondent quelquefoys; car ceulx cy voyent bien passer ordinayrement des lettres d'elle, qui vous vont provoquant et obligeant de luy respondre.

J'ay tant faict que sir Artus Chambernon s'est contanté de me bailler ses procurations pour les fère tenir à l'ambassadeur d'Angleterre, et promect de se monstrer, en sa charge, aultant vostre serviteur qu'il luy sera possible, n'ayant voulu permettre que son filz soit allé trouver le comte de Montgommery, son beau père. Il vous plerra, Sire, luy fère avoyr quelque bonne provision de justice sur les biens du dict de Montgommery, pour la dot de sa belle fille.

Ceulx cy me rengrègent, plus que jamays, la pleincte des prinses, et le manquement de justice en France; dont y en a aulcuns, dans ce conseil, qui, par deux et trois foys, ont pressé ceste princesse de permettre à ses subjectz d'armer pour en avoyr la revenche, et mesmement contre deux navyres de Vostre Majesté, qui s'appellent, l'ung le Prince et l'aultre l'Ours, lesquels, depuis naguyères, ont faict plusieurs prinses, et icelles, avec grande violence et meurtre, sur les Angloys; dont je vous supplie très humblement, Sire, y vouloir pourvoir.

Et pour la fin, je remercyeray très humblement Vostre Majesté des favorables responces qu'il vous a pleu fère à celluy des miens qui vous a parlé de celle petite abbaye de Néelle, que ung mien frère, qui naguyères a esté tué dans Sarlat, me tenoit, et qui vous a présenté aussy ung placet pour mes gages de la chambre, et pour la petite pencion de douze centz livres qu'il plaist à Vostre Majesté me donner; qui sont choses raysonnables et sur lesquelles je ne veux sinon très bien espérer de Vostre Majesté, parce qu'elle ne voudra jamays oublier ny mon long service ny ma fidellité, ny me laysser tomber en l'extrême pouvreté, où je serois réduict, si elle n'avoit souvenance, à ceste procheyne distribution, de m'accomplir la libéralité de quelque bienfaict, selon que, longtemps y a, il luy a pleu me la promettre, et laquelle j'ay plus longuement attandue que nul aultre gentilhomme qui soit à son service; et, tout ensemble, me récompenser de la perte que je fay, estant icy, de celle petite abbaye de Néelle que Monseigneur le Duc a donnée à ung de ses secrettères, qui m'estoit venue, par résignation, d'ung de mes parantz; et avoyr esgard, Sire, touchant ma pencion, et gages, que la cherté est si extrême et insupportable en ce lieu, où Vostre Majesté me détient plus longtemps et plus extraordinayrement qu'il n'a jamais faict nul aultre ambassadeur, que l'estat qu'elle m'y donne n'y peut de beaucoup suffire. Et sur ce, etc.

Ce XXIIIe jour de may 1574.

CCCLXXXIIIe DÉPESCHE

—du XXIXe jour de may 1574.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Hallay.)