CCCLIXe DÉPESCHE
—du Ve jour de janvier 1574.—
(Envoyée exprès jusques en la court par Jacques.)
Audience.—Négociation du mariage.—Desir d'Élisabeth de prendre l'avis des princes protestans d'Allemagne.—Demande de nouveaux délais.—Avis d'une entreprise projetée contre la France.—Nouvelles d'Écosse et d'Irlande.
Au Roy.
Sire, le deuxiesme jour de ce moys de janvier, j'ay esté faire les compliments du nouvel an à la Royne d'Angleterre, et luy dire que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, le luy souhaitoient très bon, voyr le meilleur qu'elle eût encores eu, depuis, ny auparavant estre Royne; et que vous desiriés, de bon cueur, que ce fût, en cestuy cy, auquel il pleût à Dieu de changer la solitude, où elle avoit tousjours vescu, en ung soulas d'une très douce et desirée compagnye d'ung jeune et vertueux prince, qui luy fît trouver les années à venir encores plus heureuses et plaines de félicité que les passées; et que vous n'aviez aujourdhuy aulcune chose au monde en plus grande affection que de pouvoir bientost ouyr la responce, qu'après le retour de Me Randolphe, elle vous voudroit faire; dont me commandiés d'incister, aultant qu'il me seroit possible, de l'avoir, du premier jour, et de l'avoyr ainsy bonne comme la desiriés, et comme l'honneste et persévérant desir de Monseigneur vers elle le méritoit. Et ay adapté à cella les aultres propos que j'ay trouvés ès lettres de Vostre Majesté, du VIIIe et XXIIe du passé, sellon que j'ay veu qu'ilz y pouvoient convenir.
A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'elle recevoit ces bons et honnestes souhayts, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy faisiés, pour la meilleure estrayne, et le plus précieulx et agréable présent, qui luy pouvoit estre faict, à ce commancement d'année; dont vous en remercyoit le plus qu'il luy estoit possible, et vous prioit, toutz deux, de vouloir aussi accepter d'elle ung semblable présent d'ung pur et parfaict desir qu'elle avoit à vostre bien et grandeur, et à la continuation de vos félicités, et que, sortant cella de son cueur, ainsy qu'elle s'assuroit que ce que luy aviés mandé partoit aussy du cueur de Voz Très Chrestiennes Majestez, elle pensoit que c'estoit chose à plus estimer, que si, de chascun costé, eussiés mis la main au cabinet de voz meilleures bagues, pour vous entre envoyer celles qui eussent esté de plus de pris; et qu'il estoit très raysonnable qu'elle vous fît bientost sçavoir la responce qu'attandiés maintenant d'elle, laquelle elle ne vous vouloit nullement différer, et me prioit seulement de luy donner deux ou troys jours de terme pour en dellibérer avec ses conseillers, desquelz l'absence des ungs, et la maladye des aultres, estoit cause qu'elle n'y avoit peu vacquer, durant ces festes, ainsy qu'elle me l'avoit promis; et qu'il pourroit estre que cepandant arriveroient les ambassadeurs des princes protestants d'Allemaigne, desquelz s'estoit entendu qu'ilz vouloient envoyer vers elle intercéder pour le propos de Monseigneur; en quoy, encor qu'elle ne voulût estre veue dépandre tant d'eux, qu'on cuydât qu'elle fût en leur tutelle, si estimoit elle que leur office, en cest endroict, ne pourroit estre sinon bien honnorable pour les deux costés; et pourroit, en plusieurs choses, parce qu'ilz estoient de la mesme religion de ce royaulme, beaucoup servir à rendre agréable, et plus approuvé le mariage vers toutz ses subjects.
J'ay répliqué qu'après les aultres grands dellays qu'elle avoit desjà prins en cest affaire, je craignois que celluy qu'elle demandoit maintenant, encor que ne fût que de troys jours, vous semblât intollérable; car pensiés qu'elle eût desjà sa responce toute preste, pour la vous pouvoir incontinent mander, sans estre besoing qu'elle l'allât rechercher d'aultruy; et qu'au moins la priois je que, dans ceste feste des Roys, il luy pleût me la faire ainsy royalle comme il convenoit à la Royne qui la feroit, et aulx Roys et princes à qui elle seroit faicte; et qu'encor que rien du propos n'eût à dépendre d'ung tiers, si, pensois je, vous n'auriés mal agréable que les princes d'Allemaigne envoyassent icy leurs ambassadeurs, car les sentiés de si bonne inclination vers vous qu'ilz n'y procureroient que l'effect de ce que desiriés.
Elle m'a respondu que je cognoissois assez l'humeur de deçà, comme rien ne s'y pouvoit expédier sans cérymonie; dont ne me debvois tenir graivé qu'elle m'eût encores demandé ce peu de temps, et qu'elle ne sçavoit de certain si les princes d'Allemaigne envoyeroient icy, mais qu'elle sentoit bien qu'il ne seroit que bon qu'ilz le fissent.
Et est ung poinct, Sire, qu'elle a monstré qu'elle le desiroit bien fort, et qu'elle auroit grand plaisir qu'en fissiés faire quelque instance, soubz main, ainsi que le comte de Lestre me l'a confirmé; et peut estre que c'est ce qui la faict ainsy temporiser maintenant, ou bien pour entendre mieulx comme il va du faict de la Rochelle, car ceulx de ce conseil en sont toutz en grand suspens, ou bien pour attandre l'arrivée du gentilhomme que le nouveau gouverneur de Flandres envoye vers elle, qui sera icy à la fin de ceste sepmayne, et bientost après le suyvront, à ce que j'entends, le Sr de Forges et le Sr de Sueveguen, conseillers d'estat du pays, pour venir radresser l'entrecours, et accommoder les aultres différants d'entre les Angloys et les subjects du Roy d'Espaigne. Or ay je, Sire, au partir de la dicte Dame, bien estroictement conféré avec le garde des sceaulx, et avec le comte de Sussex, avec l'admiral, et avec Mr Walsingam, lesquelz m'ont uzé de beaucoup de bonnes parolles; et puis, suis allé voyr, en passant, milord trésorier, en son lict, qui m'en a uzé encores de meilleures. Mais il m'a bien donné à cognoistre que l'accidant de la Rochelle venoit mal à propos, par ce, dict il, qu'il ne falloit s'attandre que la conclusion du mariage se fît, sinon en concluant une parfaicte union entre les deux royaumes, et faysant une communication des conseils et des forces des deux, pour résister à toutz ceulx qui voudroient nuyre ou à l'ung ou à l'aultre; et qu'il n'estoit possible que cella se fît, si Vostre Majesté ne pourvoyoit que ceulx de la nouvelle religion peussent vivre en France, non en la licence que, possible, ilz voudroient, mais en la seureté de leurs vies, et honneste liberté de leurs consciences, soubz la modération que vos édicts leur ordonnoient. Je solliciteray, à toute heure, la susdicte responce; et Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, y ayderez s'il vous plait de dellà, sellon qu'aurez prins expédient de le faire sur les advis que, par le Sr de Sabran, je vous ay mandés.