La dicte Dame, se trouvant très contante de tout le propos, m'a respondu qu'elle avoit ung grand plésir que la légation du cappitaine Leython vous fût agréable, et qu'à ceste intention l'avoit elle, d'ung cueur pur et entier, très volontiers dépesché; et se donnoit honte que, plus tost, elle ne vous eût envoyé visiter en vostre malladye, attandu que, du succès d'icelle, venant Vostre Majesté à convalescence, ce luy estoit le plus souverain contantement qu'elle pouvoit desirer; et, au contrayre, s'il vous mésadvenoit, c'estoit le plus grand ennuy et le plus grand trouble qu'elle pourroit sentir au monde: dont pouviés croyre qu'elle prioit Dieu dévotement pour vostre longue et heureuse vye, et juroit que nulle aultre personnage, de toute la terre habitable, elle préféroit à vous à le desirer tenir la couronne de France. Et s'est curieusement enquise des accidans de vostre maladye, et qu'elle sera tousjours en frayeur jusques à ce qu'elle entendît que vostre santé soit bien confirmée; que, au regard de ses offres, elle les vous confirmoit, de rechef, en tout ce que estimeriés estre bon et honneste de l'employer, pour la conservation de vostre authorité.

Et, touchant les propos qu'elle vous avoit faict tenir, de Monseigneur le Duc, elle espéroit que vous auriés bien cognu qu'ilz ne tendoient qu'à l'honneur de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et à celle de vostre mayson, et à garder bien entière la réputation de vostre frère, dont nul justement en pouvoit fère sinon une bonne et saincte interprétation; que de ce, qu'elle vous avoit faict toucher du comte de Couconnas et de La Molle, que j'excusasse si ses ambassadeurs en avoient ainsi parlé, car ce avoit esté de son commandement, et que c'estoit pour ne pouvoir rester contante que, à son instance, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, n'eussiés voulu supercéder, huict jours, leur exécution, car, possible, eussiés vous apprins des choses que vous ne sçavez pas, et qu'elle pense que vous ne les sçaurés jamays;

Que, de l'armement de ses navyres de guerre, à la vérité, elle avoit commandé d'en mettre douze dehors, à cause de l'armée du Roy d'Espaigne; puis, que, sur les lettres qu'il luy en avoit escriptes, elle luy avoit accordé le passage libre, et l'entrée et refraychissement dans ses portz, dont ne se vouloit trouver désarmée à un tel advènement, comme ce n'estoit pas aussy la coustume des princes; et aussy qu'on disoit qu'ung de ses rebelles d'Irlande, nommé Stuqueley, avoit la conduicte de six navyres de la dicte armée, mais qu'elle espéroit bien que le Roy d'Espaigne seroit si sage qu'il ne mouveroit rien contre elle; et qu'elle pensoit que ne fussiés bien adverty du faict de la dicte armée, car entendoit qu'elle seroit bientost à la voylle, et que mesmes, d'ung aultre costé, avant ne fût dix jours, que don Johan d'Austria vous envoyeroit demander son passage par la Bourgoigne, avec l'armée qu'il mène d'Italye, pour les Pays Bas; et qu'elle vous promettoit, sur son honneur, qu'en ordonnant de son appareil, elle n'avoit jamais pensé, ny n'avoit esté faicte une seule mencion des choses de France, ny ce n'estoit qu'imposture et faulceté de vous avoyr rapporté qu'elle eût envoyé recognoistre la coste de Normandye et Bretaigne, car juroit qu'il n'en estoit rien; et que pouviés croyre qu'elle aymeroit mieulx estre morte que si, ez pleins termes d'amityé où elle estoit de présent avecques vous, elle estoit trouvée de vous avoyr uzé ung tel trêt; mais, quand elle en voudroit venir là, qu'elle chercheroit, premier, l'occasion de se départir de l'amityé; et qu'elle vous vouloit bien confesser, tout librement, qu'elle s'estoit mise en estat de pouvoir repoulcer le mal, qu'on luy voudroit fère, plustost que d'estre contraincte de le souffrir;

Que, de l'ordre qu'aviés prins pour les plainctes de ses subjectz, elle vous en remercyoit grandement, et vous prioit qu'avec les provisions de justice, il vous pleût pourvoyr à l'exécution d'icelles, car c'estoit ce dont ses subjectz se plaignoient le plus; et que, touchant les deux chefs de cest article, elle en communicqueroit avec ceulx de son conseil pour, puis après, m'y fère avoyr responce; et qu'au reste elle se resjouyssoit beaucoup des aultres nouvelles, dont luy aviez faict part: que voz cappitaines alloient, avec les armées, réduysant vos provinces, mais qu'elle desiroit plustost que, sans armes, avec une bonne paciffication, vous peussiés réduyre, en union, toutz voz subjectz à la parfaite obéyssance de vostre authorité.

Je luy ay respondu que ses responses estoient si vertueuses, et pleynes d'honneur, que je ne y voulois uzer d'autre réplicque que de l'en remercyer, le plus humblement qu'il m'estoit possible, et de l'assurer que je mettrois peyne d'en contanter bien fort Voz Très Chrestiennes Majestez.

Là dessus, elle m'a très expressément prié de vous présenter, et à la Royne, vostre mère, ses très affectueuses et très cordialles recommandations; et que vous croyés que, sans excepter ceulx mesmes qui, de plus près, vous appartiennent, elle est une de celles, de ce monde, qui plus desire vostre bon portement, et longue vye, et la conservation de vostre grandeur, et la prospérité de voz affères. Et s'estant encores longtemps arrestée à discourir de Vostre Majesté, et des présentz évènementz de France, et des deux prisonniers, et de ce qu'on dict de Mr le mareschal Danville, et aultres particullaritez, auxquelles j'ay mis peyne de luy satisfère le mieulx que j'ay peu, je me suis licencié d'elle. Et sur ce, etc. Ce VIIIe jour de juing 1574.

A la Royne

Madame, au retour de l'audience, en laquelle j'avoys recueilly les propos que je mande en la lettre du Roy, j'ay trouvé que le Sr de Vassal estoit arryvé, avec les deux dépesches, du XXVIIe et XXXe du passé, en l'une desquelles, me faysant Vostre Majesté mencion de l'ennuy qu'elle sentoit de l'extrémité du Roy, son filz, j'ay soubdain demandé au Sr de Vassal comme il se portoit, et il m'a librement confessé qu'avant qu'il partît, Sa Majesté avoit rendu l'esprit à Dieu; de quoy j'ay esté très profondément attaint, jusques en l'âme, d'ung très mortel regret, pour la perte que j'ay faicte de mon Roy et bon Maistre, et de mon naturel Seigneur, et pour la calamité publicque de son royaulme, qui ne pourra estre que n'en viegne plus grande, et bien fort, pour l'extrême amertume que je sçay bien que Vostre Majesté en sent dans son cueur. Dont, en ung si lamantable accidant, j'ay eu mon recours à Dieu, pour dévotement le supplier que, comme il a faict la mercy, à ce très chrestien prince, de très chrestiennement mourir, qu'il luy playse, Madame, vous administrer une très chrestienne consolation, et vous inspirer, d'en hault, les remèdes qui font besoing, pour subvenir aux grands affères publicques et privés qu'il a layssés en son royaulme.

Le courrier de l'ambassadeur d'Angleterre est bientost après arrivé, qui a porté la confirmation de ceste dollante nouvelle; laquelle, tout aussytost, a esté divulguée partout. Dont est besoing que j'attande, maintenant, vostre procheyne dépesche, et que j'aye faict mon habit de deuil, premier que de retourner vers ceste princesse; affin que, tout par ung moyen, je luy face la condoléance de cest accidant, et que je luy traicte du contenu ez dernières lettres de Voz Majestez, et de celle mesmement que Vostre Majesté luy escript de sa main, ne voulant vous ennuyer, icy, pour ceste heure, Madame, de plus long escript que pour vous assurer que je n'obmettray rien, de tout ce qui se pourra fère, pour retenir tousjours très soigneusement la dicte Dame en vostre amityé. Et sur ce, etc.

Ce VIIIe jour de juing 1574.