Tout présentement, ceste princesse vient de m'envoyer visiter par ung gentilhomme de sa chambre, et dire que si, sur ma grande affliction du trespas du Roy, Monseigneur, elle peut quelque chose, pour mon bien et consolation, qu'elle me l'offre de très bon cueur; et que, de sa part, elle s'en trouve plus attaincte que de nulle aultre dolleur qu'elle ayt jamays sentye en sa vye, pour avoyr perdu le plus certain et le meilleur, et le plus grand, de toutz les amys qu'elle eût au monde, et qu'elle dellibère de vous envoyer promptement ung gentilhomme pour s'en condouloyr avec Vostre Majesté; et qu'aussytost que le Roy de Pouloigne sera arrivé, elle luy en envoyera encores ung aultre pour renouveller la ligue et l'amytié avecques luy.
L'on me vient d'advertir qu'aulcuns murmurent, icy, d'une descente en Brouage, et que, par lettres, qui arryvèrent, hier au soyr, de Collogne, l'on escript qu'il a esté accordé une levée de quatre mille reytres au prince de Condé.
CCCLXXXVIe DÉPESCHE
—du XIIIe jour de juing 1574.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer.)
Retard apporté à l'audience demandée par l'ambassadeur.—Discontinuation des armemens.—Montgommery fait prisonnier.—Proposition des seigneurs anglais de renouer la ligue avec l'Espagne.—Nouvelles d'Écosse.—Délibération des seigneurs du conseil au sujet des prises.—Succès remporté en mer par le capitaine Montdurant.—Nouvelles de la flotte d'Espagne.—Crainte conçue en Angleterre.—Décision soudaine de reprendre les armemens.
A la Royne, Régente
Madame, au pied de la lettre que je vous ay escripte, du VIIIe du présent, je vous ay faict mencion de l'honneste office que, le jour mesmes, ceste princesse avoit envoyé fère vers moy, sur le trespas du feu Roy, vostre filz, pour me signiffier le deuil et le déplaysir qu'elle en avoit; laquelle a continué, depuis, et continue de monstrer qu'elle le regrette infinyement; et mesmes, ayant envoyé demander à la dicte Dame quand il luy playroit que, sur une dépesche que j'avoys receue de Vostre Majesté, je l'allasse trouver, elle m'a mandé qu'elle me prioit de luy différer ung peu la dolleur, qu'elle sçayt bien qui luy renouvellera de me voyr, et qu'elle sent son cueur si pressé de la première appréhension de cette dolente nouvelle, qu'il ne luy seroit pas possible de supporter, pour encores, celle segonde, qui luy viendra, de la condoléance de Vostre Majesté; et qu'elle partoit expressément de Grenvich, pour s'aller ung peu désennuyer, le mieulx qu'elle pourroit, en une sienne mayson, aulx champs, nommée Avrin, où je pourroys renvoyer, d'icy à troys jours, mon secrettère, et qu'elle me manderoit, lors, quand elle me pourroit donner lieu de la venir voyr. Par ainsy, je remetz, jusques à ce que j'aye parlé à elle, de respondre aulx troys dernières dépesches de Vostre Majesté.
Et vous diray cependant, Madame, que ceste princesse a assemblé, par plusieurs foys, ceulx de son conseil pour dellibérer de ce qu'elle auroit à fère, et comme elle auroit à se comporter en ses présentz affères, après ce grand accidant de la mort du Roy. Dont j'entendz que les advis n'ont esté pareils, et que mesmes ilz sont tombés en deux opinions, qui sont contraires l'une à l'aultre; desquelles, parce que je n'en sçay encores bien au vray les particullaritez, je me déporteray de vous en rien mander jusques à mes premières: Mais je sçay bien qu'après la tenue du dict conseil, l'on a envoyé à Gelingam supercéder l'apprest des navyres de guerre, et mandé à Portsemue de ne brasser plus de vivres, ny cuyre de biscuyts, ny tuer la cher, ny assembler les hommes; mais qu'on ayt à tenir ce qui est desjà préparé de victuailles, et pareillement le roole des hommes, et la somme ordonnée pour les frays de cest armement, en ung estat, tout prest, pour s'en servir en ung soubdein besoing, si, d'avanture, il survient. Ce que je présume bien, Madame, qu'a esté ordonné ainsy, en partye, pour le changement des choses de France, et pour la prinse du comte de Montgommery; mais principallement pour avoyr ceulx, qui portent icy le faict du Roy d'Espaigne, remonstré à ceste princesse que la confédération, qu'elle avoit avecques la France, reste maintenant esteinte par le décès du feu Roy, vostre filz, et qu'ilz respondoient, sur leur vye et sur leur honneur, que, si elle ne vouloit poinct provocquer le dict Roy d'Espaigne, que luy aussy, de son costé, ne mouveroit, en façon du monde, rien contre elle, ains entreroit volontiers aulx termes d'amityé dont il la faisoit tousjours rechercher, et qu'elle trouveroit en luy toute seureté et vérité. A quoy la dicte Dame a monstré d'incliner. Et pensent aulcuns qu'elle n'uzera d'aulcune plus ennemye démonstration à l'armée d'Espaigne, quand elle passera, que de se tenir sur ses gardes, et qu'elle layssera aller à quelque bonne conclusion le renouvellement d'amityé qui se mène entre eulx. A quoy, Madame, il ne seroit honneste et ne peut estre juste qu'on s'y aille opposer; mais j'ay bien regret que aulcuns seigneurs de ce conseil n'ont esté, par Voz Majestez Très Chrestiennes, ainsy que souvant je l'ay requis, aussy obligés de s'affectionner à vostre party, comme le Roy d'Espaigne y a tousjours bien tenu ceulx du sien bien estipendiés.
Me Quillegreu est party pour Escoce, où j'entendz qu'il fera quelque résidence, y estant allé à ses journées. Aulcuns, qui sont icy, bien affectionnés à la Royne d'Escoce, m'ont adverty que, vers le North d'Escoce, l'on s'y est eslevé contre le comte de Morthon, en faveur de leur Royne; et qu'avec quelque secours, qu'on leur pourroit envoyer de France, d'hommes ou d'argent, ilz tiendroient en si grand suspens les Angloys, qu'ilz les garderoient bien de rien entreprendre de notre costé. Je ne sçay encores au vray si l'élévation des Escossoys est certayne, mais je m'en informeray, le plus soigneusement que je pourray, pour le vous mander.