—du XXIe jour de juing 1574.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer.)
Audience.—Communication officielle de la mort du roi et de la régence de la reine-mère.—Offre faite au nom de Catherine de continuer la ligue.—Condoléance de la reine d'Angleterre.—Son desir de maintenir l'alliance.—Emportements d'Élisabeth au sujet des mesures prises en France après la mort du roi.—Sa déclaration qu'elle considère les pouvoirs de l'ambassadeur comme expirés.—Protestation de l'ambassadeur contre cette détermination.—Nouvel avis d'une entreprise formée contre l'une des villes de la côte de France.
A la Royne, Régente
Madame, je viens de fère la condoléance de la mort du feu Roy, vostre filz, à la Royne d'Angleterre, et de luy représanter toutes les particullarités que, par plusieurs de voz dépesches, depuis cest accidant, il vous a pleu me commander de luy dire; et l'ay infinyement remercyé des honnorables et vertueux propos, et des vrayes démonstrations, que desjà elle m'avoit envoyé signifier par ung de ses gentilshommes; du grand regret qu'elle en avoit; qui l'ay assuré que j'avoys creu et croyrois, et voulois bien croyre, sans aulcune difficulté, qu'il estoit grand, parce qu'une princesse, ornée de tant de vertu et d'humanité comme elle, ne pourroit pas fère qu'elle ne sentît beaucoup le trespas de ce prince, qui luy estoit frère d'estat, et de voysinance, et d'affection, et de toute perfection d'amityé, aultant que s'il luy eût esté propre germain, ainsy que les quatorze ans de son règne luy avoient donné bonne preuve que nulle occasion, ny persuasion, ny instigation, l'avoient jamays peu mouvoyr de la vraye amityé qu'il luy portoit; ains s'estoit tousjours confirmé à la recherche du parantage, et de plus de confédération et d'intelligence que nul de toutz les aultres princes de son alliance, et qu'en effet, elle avoit perdu le plus certain et le meilleur, et le plus grand, de toutz ses amys; et que Vostre Majesté qui, mieulx que nul aultre, sçaviés ce qu'il en avoit dans le cueur, comme celle qui le luy aviez dressé, et le luy teniez tousjours bien incliné à cella, et qui vous trouviés maintenant outrée de ceste grande perte, jugiés bien que vostre condoléance en estoit bien adressée à elle, et estoit très convenable entre vous deux; dont m'aviés commandé de la luy fère trop plus expresse, et plus grande, que n'aviés pas donné charge de la fère semblable à nul autre prince ni princesse de la Chrestienté. Et, là dessus, luy ayant racompté aulcunes choses de la qualité de son mal, et comme le bon sens et la mémoyre, et la parolle, ne luy avoient manqué jusques à l'extrême souspir, et qu'après avoyr satisfaict aulx pitoyables offices de ce monde, d'avoyr demandé pardon à Vostre Majesté, d'avoyr, avec grand amour et charité, recommandé la Royne, sa femme, avoyr dict le dernier adieu à Monseigneur, son frère, à la Royne de Navarre, sa seur, au Roy de Navarre et aultres Princes; et avoyr fort dignement parlé de son estât, et du regret qu'il avoit qu'il n'eût esté plus soulagé de son temps, et qu'il ne le pouvoit laysser plus paysible, il avoit achevé ses derniers actes par des parolles si sainctes, invoquant tousjours Dieu, et par des gestes si paysibles et le visage si composé, avec ung si doulx trespassement, que ceulx, qui y avoient assisté, pleins de larmes, voyantz une si saincte et si chrestienne mort, n'avoient nullement doubté de son salut, ny de sa vye plus heureuse et perdurable;
Et qu'avant trespasser, il vous avoit très instamment priée, et vous avoit adjurée, de vouloir prendre l'administration du royaulme, jusques au retour du Roy de Pouloigne, son frère, à qui, de droict, il appartenoit; ce que Vostre Majesté, surprinse d'une très véhémente appréhension de ceste perte présente et des grands désordres qui pourroient multiplier dans le royaulme, n'aviés eu rien tant en affection que de vous pouvoir retirer, en quelque lieu solitayre et escarté, pour y passer le reste de voz jours à repos; et que vous en fussiés excusée, sans la considération qu'aviés eue de ne debvoir, en une si importante occasion, défallir à l'amityé que portiés au Roy de Pouloigne, vostre filz, qui véritablement estoit grande, ny refuzer, en ce temps, vostre peyne ny voz bons offices à la couronne de France, à laquelle vous réputiés avoyr très grande obligation; et que, pourtant, vous aviés accepté la dicte administration avec l'assistance que Monseigneur le Duc, vostre filz, et le Roy de Navarre, avoient très cordiallement offert de vous y fère, y concourantz les Princes du sang, et les aultres princes et seigneurs du conseil de l'estat, et la noblesse du royaulme, et les officiers principaulx de la couronne, les gouverneurs des provinces, les parlementz, les bonnes villes, et générallement toutz les meilleurs subjectz du royaulme, avec lesquelz vous espériés conduyre toutes choses par si bon advis et modération qu'il n'y surviendroit poinct de nouvelle altération ny de changement; et de tant que vous sçaviés la bienvueillance qu'elle portoit à ceste couronne, et à ceulx qui en estoient, vous luy aviés bien volu fère toute ceste communicquation pour la prier de vous vouloir bien assister des bons et fermes offices de bonne seur, qu'elle vous pouvoit rendre en ce temps, et de vouloir constamment persévérer ez termes de l'amityé et confédération qu'elle avoit jurée au feu Roy, et au bon propos dont luy et Vostre Majesté l'aviez tousjours pourchassée, sellon que vous sçaviez bien que le desir du Roy, à présent, vostre filz, seroit de renouveller avec elle le dernier traicté de ligue, et l'entretenir inviolablement; et que vous luy promettiés de le luy rendre très ferme et perpétuel amy, et pareillement Monseigneur le Duc très dévot serviteur, et de ne laysser deffallir, tant que vous vivriés, l'amityé de dellà, si elle la vouloit conserver du costé d'elle; et que Mon dict Seigneur le Duc m'avoit commandé de fère aussy à la dicte Dame sa condoléance de la perte qu'il avoit faicte, et luy signiffier l'administration de Vostre Majesté, et l'assistance, et service, qu'il vous y vouloit rendre; ensemble le Roy de Navarre, qui, toutz deux, m'en avoient escript, et m'avoient mandé d'y conformer ma négociation en tout ce que j'auroys à traicter, icy, avec la dicte Dame.
Elle, d'ung visage fort composé à la dolleur, après m'avoyr paysiblement et fort attentivement escousté, m'a respondu qu'elle estoit bien fort marrye que je fusse arryvé au bout de ma légation par ung accidant si lamantable, comme estoit la mort du prince qui m'avoit envoyé; et qu'elle en avoit receu ung ennuy qui surpassoit de beaucoup toutz les aultres plus grands qu'elle eût senty depuis qu'elle estoit royne, pour avoyr perdu ung frère, ung amy, et ung voysin qui luy estoit plus estroictement confédéré que nul aultre prince de la Chrestienté, et de la bienveillance duquel elle avoit la preuve, des quatorze ans que je disois de son règne. Dont je pouvois ardimment bien croyre que le regret, qu'elle m'en avoit envoyé tesmoigner par son gentilhomme, et les larmes qu'elle n'avoit peu contenir, à mon arryvée, me voyant en cest habit de deuil, et oyant mon piteux récit, et celles qu'elle avoit encores aulx yeulx en me faysant ceste responce, n'estoient nullement feinctes; ains procédoient d'une aultant profonde dolleur de son cueur que nulz de ses plus prochains en eussent point jetté; et que, oultre les privées conférances, et les honnestes gratiffications, et familiers complimentz, dont ilz avoient uzé l'ung vers l'aultre, aultant qu'il s'estoit peu fère entre princes absentz, pour contracter une bien fort ferme amityé, elle s'estimoit encor avoyr prins de si bonnes erres de luy qu'elle se tenoit très assurée qu'il eût perpétuellement persévéré vers elle; chose qu'elle ne sçavoit si elle s'en pouvoit promettre de semblable de quiconque luy viendroit à succéder.
Par ainsy n'estoit de merveille si elle le pleignoit amèrement, et que, voyrement, en estoit fort bien et proprement addressée à elle la condoléance que Vostre Majesté luy en faysoit, qui vouloit aussy mutuellement se condouloir avecques vous de ceste mesmes perte, laquelle elle jugoit bien que ne la pouviés sentir petite, parce que celluy que vous aviés perdu estoit très grand, et le premier de voz troys enfans, et celluy qui, jusques à sa mort, vous avoit rendu toute entière obéyssance;
Et, au regard de vostre administration, qu'elle ne sçavoit ce que les loix du royaulme en ordonnoient, et n'en vouloit estre davantage curieuse, s'assurant que Vostre Majesté estoit si vertueuse et prudente que n'en vouldriés rien oultrepasser; et que, pour le bien qu'elle vouloit à la France, elle ne pouvoit estre sinon bien ayse que le manyement en fût venu en vostre main, parce que nul le pouvoit conduyre avec plus d'amour et de foy, ny avec plus de droicture et d'intégrité, que vous, qui estes la mère des deux, qui, l'ung après l'autre, estoient appellés à y succéder, et qui en entendiés mieulx les affères, pour les avoyr longuement manyés, que nul autre qui s'en sceût mesler;
Et, quand à la continuation d'amityé, qu'il vous playsoit luy offrir, qu'elle l'acceptoit de très bon cueur, et vous en remercyoit, aultant qu'il luy estoit possible, et que son ferme propos estoit de ne s'en départir nullement, si ne luy en donniés occasion; qu'elle espéroit, dans troys ou quatre jours, vous dépescher ung gentilhomme pour aller accomplir le debvoir de sa condoléance vers Vostre Majesté, et qu'après que le Roy de Pouloigne seroit arryvé, elle y en envoyeroit ung autre, pour procéder ainsy vers luy, comme elle verroit qu'il procèderoit vers elle, bien qu'à dire vray, elle ne voyoit poinct qu'il peût estre de retour encores de longtemps.