Et, quand à la condoléance de Monseigneur le Duc, elle la voyoit vraye et certeyne, comme de celluy qui avoit faict une grande et fort sensible perte; et que, touchant ung raport qu'on avoit faict, que le Roy, son frère, ne luy avoit monstré si bon semblant, à son trespas, comme au Roy de Navarre, qu'elle estoit très bien advertye que cella estoit faulx, et qu'il ne l'avoit jamays réputé aultre que son très loyal et très obéyssant frère, comme aussy elle l'estimeroit digne de perdre le nom de prince, et de déchoir de tout degré d'honneur et de réputation, s'il avoit non seulement tenté mais pensé jamays chose contre luy, ny contre Vostre Majesté, ny contre le repos de voz affères; et qu'elle louoit grandement l'assistance que luy et le Roy de Navarre vous avoient offert en vostre administration; adjouxtant, avec un soubzrire, que vous aviés bien donné ordre qu'ilz s'en reposassent du tout sur vous; et qu'à ce propos elle me vouloit bien dire qu'on luy avoit rapporté des choses bien estranges, desquelles elle eût esté esbahye, et peu contante, si elle ne se fût tousjours assurée qu'à nul pris Vostre Majesté voudroit jamays changer le gracieux nom de bonne mère en celluy de cruelle marastre.

Et là dessus, Madame, je confesse qu'elle s'est eslargye en des propos ung peu bien véhémentz, lesquelz m'ont rendu hardy de luy ozer aussy uzer de véhémentes remonstrances; lesquelles m'ont semblé, avant que je me soye départy d'avec elle, qu'elles l'ont ramenée à quelque modération. Et je mettray peyne qu'elles produisent encores d'aultres meilleures effectz, s'il m'est possible; bien qu'à dire vray, je trouve la dicte Dame plus picquée et altérée que je ne pensois. Dont de ce qui s'est passé, pour ce regard, entre elle et moy, et de l'intention que j'ay peu nother qu'elle a vers le Roy, à présent, vostre filz, je vous envoyeray bientost ung des miens pour vous en donner compte, ensemble de ce qu'elle m'a respondu à la lettre que luy avés escripte de vostre main, le XXVIIe du passé, et à vostre plaincte des gens de ses ambassadeurs, et sur ce qu'elle vouloit monstrer de tenir ma légation pour expirée: de quoy toutesfoys elle m'a pryé, à la fin, de n'en vouloir rien escripre; et ce qu'elle m'a dict de son armement, lequel véritablement est grand et formidable: qui sont toutz poinctz desquelz elle s'est assez ouverte de parolle et de démonstration.

L'on me confirme, de divers endroictz, ce que je vous ay mandé de certayne praticque sur Callays, et que, quoy que ce soit, il y a entreprinse projectée sur quelque endroict de la coste de dellà; dont je supplye très humblement Vostre Majesté de fère renforcer la garnison du dict Callays, celle de Bouloigne, de Dieppe, du Hâvre et de Cherbourg, et refraychir l'advertissement ez aultres places, sur la mer, qu'on ayt à s'y tenir bien sur ses gardes; car je trouve ceulx cy changés et beaucoup eslevez pour cest armement qu'ilz vont avoyr tout prest. Et sur ce, etc.

Ce XXIe jour de juing 1574.

CCCLXXXIXe DÉPESCHE

—du XXVIIe jour de juing 1574.—

(Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Sabran.)

Détails de la précédente audience.—Plaintes de l'ambassadeur contre les menées des Anglais attachés aux ambassadeurs en France.—Déclaration d'Élisabeth qu'elle est prête à punir ceux qui seraient coupables.—Assurance donnée par la reine qu'elle n'a conservé aucune animosité contre le duc d'Anjou.

A la Royne, Régente

Madame, après la condoléance faicte à ceste princesse, le XXe de ce moys, ainsi que, par mes lettres du jour ensuyvant, je le vous ay mandé, je luy présentay la lettre que, du vivant encores du feu Roy, vostre filz, vous luy aviés, au nom de toutz deux, escripte, de vostre main, laquelle elle leut bien curieusement, et se satisfit assés d'aulcuns honnestes trêtz d'amityé qu'elle y trouva. Et me dict que ce de quoy elle avoit desiré, lors, pouvoir privéement traicter avec Voz Majestez, estoit pour vous fère ouvrir les yeulx sur aulcunes choses qui vous travailloient; desquelles elle eût espéré vous mettre facillement hors de payne, mais qu'estant, à présent, l'occasion passée, cella ne pourroit plus servir de rien: seulement elle vous prioit de croyre que, quand quelque advertissement luy viendroit, concernant les personnes de Voz Très Chrestiennes Majestez et vostre estat, qu'elle ne seroit paresseuse de le vous fère sçavoyr, ainsy qu'elle s'assuroit que ne diffèreriés la semblable bonté vers elle, quand l'occasion s'y offriroit.